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6.1
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Série Netflix, Lifetime (2018)

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Série pertinente à de multiples égards, mais avec une fin étonnamment réductrice.

-- Je ne fais pas une critique de série ici, je poste juste une réaction un peu plus longue. Que ceux qui cherchent une critique dans les règles passent leur chemin au risque de perdre leur temps. --


Déçue par la fin de la série. La fin de la dernière saison dans laquelle Joe est présenté comme un misogyne me semble être une réduction plaquée aux tendances de l'époque. Le propos féministe était effectivement présent tout au long de la série, mais peut-être aurait-il mérité d’être traité avec plus de finesse à la fin et que cette dernière ne se restreigne pas à ce point à une opposition genrée quelque peu réductrice.


Par ailleurs, l'entièreté de la série nous offrait un regard pertinent sur le mal ordinaire et quotidien, cette fameuse banalité du mal qu'on aime tant ne pas regarder. Par "banalité du mal", je pense qu'elle n'est pas tant celle d'un meurtrier aux traits attrayants mais de cette constellation d'individus moins brutaux mais dont la moralité est tout aussi bancale. On peut alors légitimement se demander si ce qui différencie Joe du commun des mortels tient davantage d'une différence de degré que de nature. Et si les monstres n'existaient pas ? Et si seuls existaient des humains, incomplets par nature, soumis à des tensions plus ou moins massives qui peuvent, à terme, dépasser leurs capacités de résistance et les faire céder ?

La question du libre-arbitre et de la responsabilité individuelle est bien sûr essentielle et ne peut être écartée, mais elle est suffisamment sérieuse pour mériter d'être pleinement travaillée : le cas de Joe est intéressant car on voit bien tout au long de la série qu'il cherche sans cesse à faire le bien mais qu'il n'en a pas les moyens. Il n'est donc pas une mauvaise personne à proprement parler mais une bonne personne soumise à des pressions continuelles qui l'ont engloutie. D'autres, dans les mêmes circonstances que lui ou même des circonstances moindres, auraient cédé bien plus rapidement avec bien moins de discernement et de façon bien plus intéressée et cruelle. Joe a constamment essayé de faire ce qu'il considérait être bien là où d'autres dans les mêmes circonstances ne se seraient pas posé autant de questions. Il a fait ce qu'il a pu avec les moyens qu'il avait mais, comme il le dit à la toute fin : "[he] never stood a chance", et ce n'est pas entièrement faux. C'est pourquoi la question du libre-arbitre et de la responsabilité individuelle est essentielle, mais une réflexion sérieuse ne peut pas exclure de l'équation tout ce qui entrave ce fameux libre-arbitre, et le personnage de Joe était éclatant de pertinence sur cet aspect du problème.

On a beaucoup assimilé Joe au visage de la "banalité du mal" mais, pour moi, c'est plutôt la myriade de profils qui défilent qui illustre cette "banalité du mal" que tout le monde projette dans la figure inquiétante du "psychopathe", du "monstre", de "l'Autre", de "celui qui n'est pas nous", de "celui que nous ne sommes pas". La résilience n'est pas une source intarissable et ce qui semble distinguer Joe de notre collègue, voisin, ou de nous-même n'est pas une différence de nature mais une différence de vécu : la série abonde de personnages certes pas (encore) meurtriers mais à la morale plus que condamnable et dont on constate d'ailleurs à quelle rapidité ils franchissent finalement eux-mêmes les lignes dès que leur propre personne est en position inconfortable. Joe, n'ayant jamais pu se construire dans des conditions saines et n'ayant pas trouvé de relais qualitatifs au sein de la société, est arrivé au bout de ses réserves de résilience et a géré comme il a pu avec son psychisme fragmenté et ses fondations défaillantes dont il n'est pas responsable. Ces autres qui défilent, à la moralité bien vacillante mais au vécu moins éprouvant, aux ressources plus nombreuses, constamment perfusés par leurs privilèges (qu'ils soient environnementaux et/ou familiaux et/ou financiers), ne sont pas exempts de fautes, de tares, et tombent rapidement dans l'horreur quand leur propre peau est en jeu alors qu'ils sont intérieurement bien moins amochés que Joe.

Refuser de prendre en compte le poids bien inégal des pressions qui pèsent sur chacun revient à considérer que l'estropié en pleine hémorragie avec un sac de pierres sur le dos a les mêmes chances de courir un marathon à une allure décente que son voisin en bonne santé, les épaules dégagées et équipé d'aéroglisseurs en guise de chaussures. N'est-ce pas un peu injuste en plus d'être terriblement aveugle ? N'avons-nous pas une part de responsabilité dans cette histoire ? On ne peut pas continuellement briser les jambes d'une personne et ensuite venir lui reprocher de ne pas pouvoir courir comme tout le monde. Plutôt que de nous défouler sur la proie facile du blessé qui galère à tenir la cadence et de nous extasier béatement devant la réussite de l'indolent bien équipé, ne devrions-nous pas aider le premier à panser ses plaies et à alléger le fardeau qui pèse sur son dos au lieu de constamment l'accabler de notre méchanceté, de notre froideur cruelle et de nos jugements aveugles, présomptueux et hypocrites ? Pouvons-nous légitimement lui reprocher de céder sous la pression qu'il porte alors que nous aurions peut-être nous-mêmes cédé pour moins que cela ? N'est-ce pas un peu facile ? N'est-ce pas profondément injuste de blâmer le valide rendu infirme par des blessures que d'autres lui ont infligées et que nous venons ensuite aggraver par nos comportements acides et dégradants qui enfoncent ses plaies et compromettent son rétablissement ? Cela ne nous rend t il pas a minima complices, coupables autrement mais tout autant, quand nous l'achevons de notre condescendance, de nos jugements aveugles et de notre propre violence ?


Je trouve donc que cette clôture flatte certaines causes, entièrement légitimes en elles-mêmes, mais qu'elle réduit considérablement la possibilité d'une réflexion plus globale, moins sexuellement ségréguée, qui pourtant avait eu un véritable boulevard dans toute la série et qui aurait gagné à être pleinement exploitée et couronnée. Les propos de Joe en toute fin sont presque inaudibles alors qu'ils portent un germe de réflexion bien plus vertueux que celui qui pousse à vouloir taper bêtement sur la figure masculine en occultant tout ce qui l'a façonnée ainsi.

On retombe dans la sempiternelle posture du Dr. Frankenstein incapable de regarder sa créature et de prendre ses responsabilités face à elle. Nous sommes ainsi toujours incapables de voir les multiples défaillances de nos sociétés, et nous refusons d'admettre nos responsabilités - individuelles et collectives - lorsque l'accumulation de nos défaillances débouche sur des Joe Goldberg. Si Joe se détourne allègrement de sa propre vérité tout au long de la série, reconnaissons que nous ne sommes pas meilleurs que lui lorsqu'il s'agit de regarder nos failles en face et de prendre nos responsabilités. Si nous faisions tous l'effort d'être des personnes décentes, il n'y aurait plus de Joe Goldberg. Mais de trop nombreuses personnes ne font pas l'effort d'être décentes, elles font juste l'effort minimal de ne pas se faire prendre et de causer des torts qui passent sous les radars de la justice mais qui nous abîment les uns les autres et poussent à bout ceux qui sont déjà écrasés par un vécu qu'ils n'ont pas choisi.

S'il n'y avait que les 3% de psychopathes, le monde resterait un bien bel endroit. Le problème ce ne sont pas tant les 3% de psychopathes, c'est les 70% de gens "normaux" qui ne sont clairement pas assez biens et qui créent par leurs insuffisances le terreau fertile des maux qu'ils disent vouloir combattre : la série nous en a offert un beau et pertinent défilé tout au long des saisons. Il ne s'agit pas de déresponsabiliser les Joe, mais de prendre nos responsabilités individuelles et collectives pour cesser de les faire proliférer.


C'est dommage que la réflexion ait été restreinte à un placage féministe réducteur en fin de dernière saison alors que l'entièreté de la série nous offrait une réflexion bien plus vaste, bien plus riche et, je le crois, bien plus vertueuse. Enfin, à part cette fin un peu réductrice, la série était pertinente socialement et psychologiquement. Elle était aussi extrêmement bien jouée et bien menée.

Sophie-Mnz
8
Écrit par

Créée

le 14 mai 2025

Modifiée

le 14 mai 2025

Critique lue 111 fois

Sophie Mnz

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