Alors que le déménagement de Lisa s’organise et arrive à son terme, Mara, de ses yeux bleuâtres, assiste désœuvrée à la fin d’une complicité passionnelle et à la genèse d’une relation incertaine. Errant d’une pièce à l’autre, de son usuel appartement à celui qui lui privera de sa moitié ; d’un regard perçant et envoutant, pour un voyage intelligible au plus profond de ses affects.

Le temps aspire au changement. Les souvenirs, flottant ou immuables par leur support physique, s’entremêlent d’un avenir nébuleux où la seule certitude considérée est celle de la passion s’amenuisant petit à petit. Les concernés se confrontent à leurs troubles et leurs émois dans une effervescence constante entre les ruptures, les discordes, les réminiscences. Seul moment de répit : les gros plans sur les objets, parfois figés, parfois mouvant pour s'agglomérer, hors du temps, isolés de l’espace [1] et qui relatent tous un vécu agité.

Cloisonnés dans le cadre, les personnages dévoilent leurs fables et leur émotions. Cadre en apparence protecteur où chaque conciliabule semble appartenir à son étendue, sans échappatoire. Mais l’hors-champ guette, observe puis s’empare des secrets murmurés à travers un jeu de regard révélé en contre-champ. Tous s’examinent, se tourne autour, réagit en conséquence, de la colère au filtre jusqu’à l’acte sensuel.

Et de cette danse désarticulée en résulte une œuvre lyrique par ses dialogues lunaires ; d'un onirisme déconcertant par ses curieuses séquences fantasmagoriques. Tout cela pourvu surtout d’une grande beauté. Mara, au milieu de cet orage, imprègne cette atmosphère versatile et expulse son mal-être par des actes cruels de destruction. Mal-être caractérisé par des blessures corporelles et morales.

Enfin l’araignée, figure paradoxale tant par son tempérament solitaire que par les liens qu’elle tisse entre tous. C’est de corps en corps qu’elle chemine, de Mara à quelques privilégiés, attestant bel et bien d’une toile qui se brode. Mais peut-être est-ce aussi l’araignée de Kierkegaard : une vie dont l’avenir est équivoque, insupportable via l’espace vide qui s’étend devant chaque individu, entrainé par les conséquences du passé. Quoi qu’il en soit, le voyage n’en sera que plus admirable.

[1] DELEUZE Gilles, L’image-mouvement, Chapitre 6 : L’image-affection : visage et gros plan

YohannBriand
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le 9 nov. 2021

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Yohann Briand

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