Treize ans après Rendezvous, Luna (« le plus grand groupe dont vous ignorez l’existence » dixit Rolling Stones) revenait avec un album qui n’en était pas vraiment un : A Sentimental Education, dix reprises choisies avec soin, enregistrées avec le détachement élégant d’un groupe qui sait qu’il n’a plus rien à prouver .
Pas de grands effets, pas de révolution : juste une promenade rêveuse dans la mémoire musicale du groupe.
Dean Wareham, Britta Phillips, Sean Eden et Lee Wall y célèbrent ce qu’ils ont toujours fait de mieux : transformer la mélancolie en beauté suspendue. Tout est ralenti, poli, caressé.
Le titre, emprunté à Flaubert, annonce la couleur : il s’agit d'une traversée des émotions musicales qui ont façonné Luna.
De The Cure à Fleetwood Mac, de Bob Dylan à David Bowie, chaque morceau est absorbé dans cette lumière pâle qui fait la signature de Luna.
Le choix des chansons est impeccable : "Fire in Cairo" ouvre le disque avec Wareham qui chuchote là où Smith criait, "Gin" de Willie Loco Alexander, figure culte du rock bostonien, flotte dans une ivresse douce, "Friends" rend un hommage apaisé au Velvet Underground, et "One Together" de Fleetwood Mac troque son blues d’origine pour une rêverie lumineuse.
Wareham revisite “Most of the Time” de Dylan avec mélancolie, puis glisse vers "Sweetness" de Yes, transformée en nuage de guitare.
La reprise de “Letter to Hermione” de David Bowie s’impose comme l’un des plus beaux moments du disque. “(Walkin’ Thru’) Sleepy City” des Rolling Stones, face B oubliée de 1964, retrouve une nouvelle jeunesse.
“Let Me Dream If I Want To” de Mink DeVille troque la sueur du rock de rue pour un velours nocturne. “Car Wash Hair” de Mercury Rev clôt le disque en apesanteur, brume planante et lumière décroissante.
Écouté d’un trait, A Sentimental Education fascine par sa cohérence, son sens du ton juste mais lasse parfois par son homogénéité. C’est beau, mais c’est aussi un peu figé.
Et c’est peut-être là que le bât blesse : après plus d’une décennie d’absence, Luna revenait, non pas avec un souffle neuf, mais avec une collection de reprises.
Un disque soigné mais sans véritable enjeu.
On ne retrouve ni la tension romantique de Penthouse ni la grâce nerveuse de Bewitched.
Seulement cette douceur crépusculaire qui dit beaucoup : Luna ne court plus après le futur, il contemple son passé.
A Sentimental Education n’est pas un retour, mais une révérence.
Une manière polie, presque pudique, de dire : “Nous sommes toujours là, mais le monde tourne sans nous.”
Un beau disque, sans doute, mais après treize ans d’attente, on pouvait espérer un peu plus qu’une leçon de nostalgie.