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The stereo sounds strange

Avis sur Little Dark Age

Avatar Gargantues
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Faîtes péter les clairons, le groupe favori de votre adolescence revient à la charge pour vous divertir avec des mélodies spatiales inspirées des eighties, assez pour remettre au goût du jour les hauts à paillettes et les tignasses frisés. Et ne vous fiez pas au premier single dont vous avez tous surement déjà admiré le clip, l'esthétique victorienne et les fac-similé de The Cure ne sont pas présents sur l'album. Les chauves-souris et les visuels sanguins n'étaient qu'un subterfuge, Little Dark Age revient trente ans en arrière non pas pour se planter sur une imitation de rock gothique façon dark synths, mais pour nous faire danser sur des hymnes mi-psychotropes mi-synthétique. Synthé-trope quoi. Et ne vous réjouissez pas trop vite, l'existentialisme et l'absurde sont de la partie. Les dés sont entre vos mains, êtes-vous plutôt d'humeur à contempler l'insignifiance de votre présence sur Terre, ou préférez-vous donc vous déhancher sur une pop diaboliquement entêtante ?

Revenons un peu en arrière voulez-vous. MGMT était attendu au tournant, c'est le moins qu'on puisse dire. Le duo new-yorkais avait entamé sa carrière sur un album passé inaperçu (dont je ne connais pas même le titre, si vous dire ...), pour ensuite sortir quelques singles qui vont les faire exploser et aboutir au succès électro-pop planétaire que fût Oracular Spectacular. A l'instant même où ils se virent couverts de lauriers, le duo se révéla imprévisible concernant la suite des événements, entre déception et surprise. Congratulations fut tristement un bide commercial, MGMT avait changé de veste. Les compositions brumeuses et psychédéliques attirèrent cependant un culte non-négligeable autour de cet album finement taillé, moi en premier. Enfin, il y a un lustre à peine, les deux musiciens signèrent leur arrêt de mort. Un album éponyme sort dans l'indifférence générale, et pour le cercle restreint de fans qui en avaient encore quelque chose à carrer de leur musique, ce fût une déception quasi-unanime. L'image du groupe pâtit également de leurs concerts désastreux, tout le monde pensait ranger définitivement MGMT aux oubliettes. Voilà donc un bref résumé de leur carrière qui explique pourquoi l'on est si étonné d'entendre un tel album, venant de ce groupe. Les trois singles sortis auront mis - je pense - tout le monde d'accord. Chacun y trouve pour son compte, les trois morceaux reflètent différentes teintes et atmosphères : Little Dark Age contraste entre le funeste et l'exubérance, When You Die choisit une voix plus soft où la guitare côtoie les boucles de synthés, Hand It Over clôt la triplette avec une ballade cosmique et planante, où des choeurs venus des cieux chatouillent notre système cognitif.

Et je vous le dis d'entrée de jeu, l'album est à la hauteur de nos attentes. Peu importe vos préférences concernant la discographie du duo, Little Dark Age combine le meilleur de chaque album et y infuse des sonorités fantasmagorique beaucoup plus poussées que tout ce que vous avez pu entendre d'eux jusqu'à ce jour. Le travail sur les arrangements jaillit immédiatement aux oreilles. Les compositions sont essentiellement conçues à partir de synthétiseurs et claviers rétro, elles font penser à ce temps lointains où new wave et italo-disco cohabitaient dans les enceintes des dancefloor européens. Elles jouent aussi sur les stéréotypes des années quatre-vingt, mais sans en abuser. Un accent est mis sur les caisses claires, les lignes de basses sont suaves et acides, le reverb ne se détache pas du micro et donne au chant un écho qui pourraient hanter les mémoires jusqu'à la fin des temps. Ces remous de dance music un peu datée côtoient des artifices hallucinogènes dus à une production tournée vers la musique psychédélique, en résulte un cocktail qui ferait grincer l'oreille néophyte. On pourrait d'emblée voir l'arnaque se profiler, et pourtant l'album se démarque de tout ce qui a pu se faire il y a trente ans. L'attention portée aux détails et aux bruitages donne un goût surréel aux morceaux, ils sont chacun emballés sous cinq couches de boucles électroniques et de rythmiques fascinantes. Les instrumentations sont enivrantes, les textures appétissantes, les mélodies sautillantes, ce qui peut parfois amener à un sentiment de saturation. Mais l'on ne peut reprocher ce sentiment, puisque Little Dark Age vise précisément à attaquer son public avec sa palette éblouissante de couleurs. De fait, à en voir les visuels relatifs à l'album, MGMT semble avoir trouvé en la personne d'Edvard Munch une source d'inspiration insoupçonnée. L'artwork de l'album pastiche "Le Cri", tandis que la cover de Hand It Over détourne son "Autoportrait à la bouteille de vin". Je n'ai pas suivi l'option Histoire de l'art quand j'étais aux études secondaires, mais je crois tout de même faire le lien évident entre le courant expressionniste et l'aspect sonique jaillissant de Little Dark Age. Mais assez plaisanté, car si les compositions font dans le spectaculaire et l'esthétique dans la symbolique, les paroles choisissent un sentier dominé par la sobriété.

Les thèmes pourtant grandiloquents et pompeux auxquels s'attaquent les américains de MGMT trouvent une certaine subtilité dans leur manière d'être mis en forme. Les paroles font dans l'occulte et laissent libre cours à notre imaginaire. La vacuité de l'existence, les relations sociales à l'ère du numérique, l'insurrection face au confinement et à la solitude, nos perceptions différentes de la réalité, Ben Goldwasser et Andrew VanWyngarden exposent un certain nombre de sujets dangereux avec Little Dark Age. La question est de savoir s'ils sont tournés de manière intéressante, et la réponse est oui. Car des albums abordant la dépression et la décadence de notre société sont pléthores, mais finissent trop souvent par être remplis de phrase stéréotypées et obtuses à un point tel qu'ils en deviennent embrassant à écouter. Il est assurément facile d'avoir un avis sur tout et sur rien, la preuve en est sur les réseaux sociaux, l'instrument d'expression par excellence de ce siècle, où les idées creuses fusent de toutes parts. Ainsi, avant d'exprimer une idée, vérifiez si elle est intéressante, si elle appelle à la réflexion, et si elle peut être formulée de manière habile. Et c'est précisément ce que réussi le duo MGMT sur ce quatrième album.

Go fuck yourself
You heard me right
Don’t call me nice again
Don’t you have somewhere to be at seven thirty?
Baby, I’m ready, I'm ready, ready, ready to blow my brains out
You die
And words won’t do anything
It's permanently night
And I won’t feel anything
We'll all be laughing with you when you die

Sur le fond, la plupart des textes abordent ces problématiques d'un point de vue plutôt misérable, l'exact inverse de ce qu'a pu produire Ariel Pink sur son récent Deddicated to Bobby Jameson, fortement marqué par la positive attitude. Mais cela ne veut pas dire que l'album est défaitiste pour autant. Prenez When You Die, le second single dévoilé par nos magiciens de Brooklyn : le morceau peut faire l'objet de multiples interprétations. L'une concernerait la futilité de l'existence, que l'idée de la mort susciterait la rigolade plutôt que la tristesse, cet événement étant au final insurmontable et indolore. Une autre serait l'idée de la mort comme étant centrale à la vie, du fait que l'on commence à mourir à l'instant même où l'on naît. La nuit est permanente, et les mots ne changeront rien à notre agonie. Une autre encore pourrait juste être la narration absurde d'un homme comptant se suicider, mais devant faire face aux mondanités lassantes provenant d'une tierce personne, enjoignant cette dernière d'aller se faire foutre pour le laisser crever en paix. Ces trois idées exposées ci-dessus sont relativement proches (existentialisme), mais ces variations entraînent un sens bien différent quant à la mort : dans la première hypothèse, le protagoniste rigolerait de la mort des autres. Ce destin est fort triste, je vous l'accorde. La vie vaut-elle la peine d'être vécue si l'on peut la réduire à une blague ? Le go fuck yourself s'adresse à la vie, elle est injuste. La deuxième hypothèse rejoint plutôt les développements stoïciens sur l'idée du bonheur et de la liberté. La mort ne dépend pas de nous et nous touchera tous, qu'est ce qu'on attend alors pour profiter de la vie sans se soucier de rien ? Le go fuck yourself s'adresse à la mort, yolo. La troisième hypothèse enfin est très terre-à-terre, notre protagoniste s'adresse directement à une personne le complimentant. Il se suicidera, il est maître de son destin, n'a que faire des dires d'un quidam. La forme cryptique que prennent les textes écrits par MGMT permet à l'auditeur de s'imager la réalité qui lui convient le plus. MGMT ne cherche d'ailleurs point la prétention ou la profondeur, ils nous tendent simplement des bouts de phrases dont on donnera un sens selon notre guise. "When Your Small" agit de la même façon : quatre qualificatifs nous sont donnés (grand, petit, bas, haut), chacun d'eux amenant une perspective différente quant à notre environnement et de nos sensations. Mais ces qualificatifs ne sont pas assignés à des sujets, tels le moi, la conscience ou le corps. Et cette clé de compréhension manquante, le sujet en l'occurrence, nous emmènera vers des explications divergentes sur la signification du morceau.

Ces exégèses résultent simplement de deux paragraphes, doté d'un champ lexical restreint et de phrases laconiques. When You Die s'exprime dans un langage familier, et pourtant il ne manque pas d'attiser des fantasmes existentiels à l'aide d'une poignée de mots.Tout ce que je dis là peut paraître un peu tiré par les cheveux, mais cela donne une fine profondeur à l'aspect insouciant de ces mélodies pop. Les exemples d'artistes pondant des pamphlets un peu balourds et des leçons de vies idiotes sont trop nombreux pour être comptés par milliers. MGMT laisse de côté les fioritures inutiles et déguise ses morceaux innocents d'un voile lucide et habile. Le morceau-titre "Little Dark Age" est tout aussi angoissant que dansant, selon que l'on fasse attention aux paroles occultes doublées de la voix hantée d'Andrew, ou plutôt au rythme et aux nappes accrocheuses de synthétiseurs. Vous l'aurez donc compris, MGMT s'est essayé aussi bien à créer des compositions ludiques qu'à leur apposer un sens véritable, ésotérique certes, mais authentique.

La réflexion autour de cet album ne s'arrête pas là, il y aurait encore cent choses à dire sur la symbolique de leurs clips ou sur la richesse textuelle des neuf autres morceaux. Et je me réjouis d'avance de lire des analyses, détachée ou sérieuses, afférentes aux travail de Andrew et Ben sur ce cinquième album.

Je remarque que je n'ai pas beaucoup parlé des morceaux hors-singles, mais rassurez-vous, je les trouve tout autant enchanteurs. Tslamp, One Thing Left to Try et When You're Small concurrencent tous les trois la qualité des singles déjà présentés. Le compteur d'excellence s'élève à 6 morceaux sur 10. Les quatre autres sont soit un peu plus dispensable, soit poussent le délire un peu trop loin (en fait j'ai beaucoup mal avec le refrain de Me and Michael). La faiblesse de l'album réside dans son caractère monochrome : les arrangements sont tous orientés dans un style synthpop luxuriant, ce qui a tendance par moments à rendre une chanson ou l'autre indigeste. Ce phénomène de trop is te veel (clin d'oeil aux belges) me gagne surtout sur les quatre morceaux bons-mais-pas-exceptionnels, à savoir She Works Out Too Much, Me and Michael, James et Days That Got Away. Mais bon, "personne n'est parfait", et cette maxime s'applique autant aux êtres humains qu'à leurs créations. Je n'attendais pas la perfection vis-à-vis de Little Dark Age, simplement un bien bon album. Et ils ont réussi, en plein dans le mille.

Bref, en voilà un bien bon album.

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