L’évolution musicale de Rufus Wainwright dans Out of the Game est à la fois notable et nuancée. L’artiste, connu pour son goût du lyrisme, de la sophistication orchestrale et de l’exubérance dramatique, fait ici un pas vers une forme de simplicité pop… mais une simplicité travaillée, raffinée, presque artisanale.
Les albums précédents de Rufus — en particulier Want One (2003) et Want Two (2004) — étaient de véritables fresques musicales. Avec leurs orchestrations luxuriantes, leurs structures complexes et leurs envolées vocales, ils s’inscrivaient dans une esthétique néo-romantique assumée, presque opératique. À ce moment-là, Rufus était dans une démarche presque maximaliste : chaque chanson semblait vouloir raconter un opéra miniature.
Puis, en 2010, All Days Are Nights: Songs for Lulu marque un virage radical. Album sombre, intime, réduit au piano-voix, il expose Rufus à nu, dans un deuil douloureux (celui de sa mère, Kate McGarrigle). C’est une œuvre dépouillée, introspective, qui tranche avec la théâtralité de ses disques précédents.
Deux ans plus tard, Out of the Game apparaît comme une synthèse, mais aussi comme une reconstruction. Il abandonne le trop-plein émotionnel et l’austérité de Songs for Lulu pour aller vers une pop plus immédiate, plus ensoleillée, sans être superficielle. La collaboration avec Mark Ronson va dans ce sens : elle l’encourage à revisiter des influences soul, funk, soft-rock 70’s (on pense à Elton John, à Bowie période Young Americans, ou même aux débuts de Billy Joel).
Ce que Rufus gagne ici, c’est une lisibilité musicale : les morceaux sont plus courts, plus rythmés, parfois dansants (Bitter Tears, Rashida), avec des refrains marquants, des grooves discrets mais efficaces. Il ne s'agit pas d’un reniement, mais d’une adaptation : Rufus garde son timbre théâtral, ses inflexions dramatiques, ses harmonies sophistiquées, mais il les place dans des cadres plus pop, plus radio-friendly.
Cela donne parfois l'impression qu'il s'amuse plus, qu'il respire mieux. L’album reflète aussi une étape personnelle importante : le chanteur est devenu père, il est en couple, il sort d’un deuil... Cette stabilité transparaît dans les choix musicaux : moins d'emphase, plus de fluidité.
Pour certains fans de la première heure (dont je fais partie), Out of the Game peut sembler manquer un peu de cette folie douce, de ce souffle lyrique qui faisait la singularité de ses premiers disques. Mais en y regardant de plus près, cette évolution est cohérente : Rufus ne renie pas son passé musical, il le métabolise. Ce n’est pas un virage brusque, mais une mue douce, où il explore une autre facette de son art.
En somme, Out of the Game marque la fin d’un cycle et l’ouverture d’un autre. Il n’est pas le sommet de sa carrière, mais il en est une respiration nécessaire — un moment de grâce plus léger, sans être superficiel. C’est cette transition maîtrisée, presque apaisée, qui en fait un disque aussi attachant qu’élégant.