Début des années 90, pas de streaming ni de replay : pour capturer un morceau il fallait écouter la radio, sortir une cassette audio, guetter l’instant, appuyer sur REC et prier pour que l’animateur ne parle pas sur l’intro. Et quand, miracle, tu choppais le morceau proprement, tu avais l’impression d’avoir remporté un trophée olympique. Bernard Lenoir, comme John Peel, mes « deux radars » musicaux, avait clairement un faible pour les Sugargliders. Ils diffusaient régulièrement des morceaux du groupe et notamment « Letter from a life boat » que j’ai immortalisé sur une TDK D90 qui traine encore dans un carton.
The Sugargliders, c’est un duo de frères de Melbourne, Josh et Joel Meadows, qui jouent une pop guitare d’une limpidité presque insolente. Leurs chansons donnent l’impression d’être évidentes alors qu’elles sont sculptées au millimètre : guitares jangle qui scintillent et émotion pudique. Ils commencent en Australie (avec un passage par Summershine) puis trouvent leur écrin parfait chez Sarah Records à Bristol, le label culte où la douceur n’est pas un défaut mais une esthétique.
Leur disque "We’re All Trying To Get There", qu’on appelle “l’album” par commodité, ressemble plutôt à une constellation : un long format qui rassemble l’essentiel de leurs singles/EP sortis chez Sarah Records entre 89 & 94. Et la magie, c’est que ça tient comme un vrai album : même lumière, même grain, même pudeur… mais avec assez de variations pour que chaque titre ait son visage. Le disque déroule des vignettes parfaites.
On peut citer des cousins évidents, la lignée The Smiths / Orange Juice / Aztec Camera / Lloyd Cole pour la guitare-pop lettrée et ce goût des mélodies. Mais les Sugargliders ont leur propre chaleur australienne et cette façon de faire passer l’émotion.
Peut-être que c’est pour ça que cette cassette TDK et ce groupe comptent autant pour moi. Ils appartiennent à un temps où la musique n’était pas un flux infini mais une rencontre. Quelque chose de rare qui pouvait t’échapper. Aujourd’hui, on consomme des discographies, tout est là, tout le temps, disponible et paradoxalement ça rend la découverte plus lisse. À l’époque, la chanson avait un autre statut. Elle arrivait au milieu d’une émission, si tu étais là, tant mieux, si tu ne l’étais pas, il fallait ruser, anticiper, bricoler. Et ce bricolage, l’attente, le doigt sur REC, le rembobinage, la bande qui souffle, fabriquaient une sorte de cérémonie autour de la musique.
Et surtout, la cassette n’enregistrait pas qu’un morceau : elle enregistrait un contexte, un bout de ta vie collé à la chanson. Le silence avant l’intro, la petite montée d’adrénaline quand tu reconnaissais les premiers accords, l’irritation quand l’animateur parlait sur l’intro ou le final.
C’est aussi une question de rareté surtout quand ces albums, comme très souvent, n’étaient pas distribués en France. Quand tu n’avais pas l’accès en illimité à un morceau, tu le connaissais autrement : tu l’écoutais plus attentivement, tu le mémorisais, tu te faisais ton propre “lien” avec lui. Tu te surprenais à attendre la prochaine diffusion comme on attend un rendez-vous et cette attente donnait du poids aux morceaux. Cette cassette, c’était mon filet à papillons : sans elle, la beauté s’envolait.
Les Sugargliders, avec leur pop lumineuse appartiennent exactement à cette époque là où la découverte musicale demandait un petit effort et une part de chance. Une époque où une chanson pouvait passer à la radio et, si elle tombait au bon moment, te suivre pendant des décennies.
Comme toutes les histoires vraiment précieuses, celle des Sugargliders ne s’étire pas : 1994, fin du chapitre, les frères Meadows repartent sous un autre nom, The Steinbecks, histoire de continuer sans diluer la magie.
Au final, We’re All Trying To Get There reste le souvenir d’un groupe bref mais précieux et d’une époque où une chanson entendue à la radio devenait un trésor personnel qu’on rembobinait religieusement jusqu’à connaître par cœur le petit “pshhh” juste avant le premier accord.