Une plongée dans la mélancolie lumineuse de Widowspeak
Il y a des albums qui ne cherchent pas à briller, mais à réchauffer doucement. Des disques qu’on n’écoute pas en quête de fulgurances, mais qu’on laisse infuser, tranquillement, comme une lumière d’hiver qui glisse à travers les rideaux. Almanac, deuxième album de Widowspeak sorti en 2013, appartient à cette catégorie. Une œuvre douce, brumeuse, parfois un peu trop lisse, mais sincère dans son approche et empreinte d’un charme discret mais persistant.
Dès les premières secondes de "Perennials", on comprend où l’on met les pieds – ou plutôt dans quoi on s’enveloppe. Le son est ample mais retenu, à la fois rêveur et organique. Les guitares réverbérées dessinent de grands espaces, tandis que la voix feutrée de Molly Hamilton agit comme un fil conducteur, presque chuchoté. Il y a dans cette ouverture une promesse d’évasion tranquille, sans heurts ni surprises, mais avec une réelle attention portée aux textures et à l’atmosphère.
Le duo formé avec Robert Earl Thomas fonctionne particulièrement bien : sa guitare, tantôt doucement grésillante, tantôt vaporeuse, complète idéalement la voix de Hamilton. Ensemble, ils bâtissent un paysage sonore qui évoque autant la chaleur moite d’un été américain que les longues nuits introspectives.
L’un des atouts majeurs de Almanac réside dans sa cohérence esthétique. L’album se tient, de bout en bout, dans une ambiance que l’on pourrait qualifier de "western onirique" – une sorte de folk-rock cotonneux, avec des teintes vintage et des échos de Mazzy Star ou de Beach House. On y retrouve des influences dream-pop, mais avec un ancrage plus terre-à-terre, plus "boisé".
Mais cette cohérence peut aussi devenir une faiblesse. À force de vouloir rester dans la nuance, Widowspeak perd parfois en relief émotionnel. Des titres comme "Thick as Thieves" ou "Ballad of the Golden Hour", pourtant jolis, peinent à se détacher du reste. Il y a une impression de fondu enchaîné constant, presque soporifique, qui rend l’écoute agréable mais parfois trop linéaire. Almanac est un disque qui coule, mais qui ne heurte jamais. Et parfois, on aimerait un peu plus de piquant, un peu plus d’aspérités.
Heureusement, quelques titres viennent briser cette uniformité relative. "Locusts", avec sa tension contenue, installe une ambiance plus sombre et intrigante, tandis que "The Dark Age", en fin d’album, parvient à émouvoir avec une sobriété touchante. C’est dans ces moments-là que Widowspeak semble s’extraire de son cocon pour proposer quelque chose de plus incarné. La voix de Molly y gagne en gravité, et les arrangements, toujours élégants, laissent enfin apparaître une vulnérabilité plus palpable.
Il serait injuste de reprocher à Almanac de ne pas chercher le spectaculaire. C’est un album qui mise sur la durée, sur la répétition douce, sur les ambiances délicates. Un disque qui accompagne plutôt qu’il ne bouleverse. Mais dans un monde musical saturé de propositions, parfois, cette discrétion se confond avec un manque d’audace.
J’ai choisi de noter Almanac à 7.5/10 car c’est un album qui, malgré ses quelques longueurs, mérite l’écoute attentive. Il ne marquera sans doute pas une époque, mais il s’inscrit parfaitement dans un moment. Celui où l’on a besoin de calme, de douceur, d’un peu de nostalgie sans drame. Widowspeak n’essaie pas de révolutionner le genre, mais d’en extraire une certaine beauté intemporelle.
C’est une œuvre qu’on peut aimer pour sa constance, ou lui reprocher la même chose. Une douce brume, une lumière tamisée – ni aveuglante, ni sombre. Juste ce qu’il faut pour se perdre un instant dans une rêverie musicale feutrée.