« In 1984 I was hospitalised / For approaching perfection »
« En 1984 on m’a hospitalisé / Pour m’être approché de la perfection »
« Voilà comment en 1998, David Berman introduit Random Rules, premier titre de l'album suivant, American Water. Dans les débats enflammés auxquels se livrent les admirateurs du chanteur, cette phrase est systématiquement citée comme étant l’une de ses plus fameuses. David n’a jamais détaillé ce qu’il s’était passé, cette année 84, car en une formule, il dit déjà tout, ou presque. La perfection qu’il prétend avoir frôlée, c’est cette béatitude qui précède la mort cérébrale, causée, au hasard, par une overdose volontaire. Puisque les psys n’avaient rien d’autre à offrir que leur diagnostic, David s’était mis à consommer dès l’adolescence un éventail de drogues s’ouvrant sur 360 degrés. Quatorze ans plus tard, sa cervelle est toujours une fournaise, mais il s’est adapté à la température. Comme il l’expliquera dans une interview, c’est un disque dans lequel il accepte finalement les dites Random Rules, ces règles aléatoires cruelles qui régissent son existence et celle des autres. En ami, il invite l’auditeur à se réconcilier avec ce fatalisme. Comme un symbole, Stephen Malkmus est de retour. Sa présence illumine, un peu plus encore, cette troisième proposition de Silver Jews.
American Water s’étend sur douze titres et presque cinquante minutes, ce qui en fait le plus long disque du groupe, avec un bon quart d’heure de plus que d’habitude. Il y a de la place pour tout le monde dans cette grande cour de récréation. American Waters retrouve ainsi l’aspect fourbi de Starlite Walker, que ce soit dans la furie de l’instrumental Night Society, dans le blues un peu torché de Blue Arrangements ou dans les errances de l’étrange Like Like The The The Death. C’est le premier album que j’ai écouté du groupe, et sans rien y connaître alors, j’ai immédiatement fait le rapprochement avec Pavement, ce qui aurait peut-être fâché David. Entendre la voix, reconnaissable entre mille, de Malkmus sur le refrain du superbe People m’a confirmé que je ne faisais pas fausse route. Bien que disposé à ne pas focaliser l’attention, Stephen Malkmus met sa patte aux compositions, et on devine, à la profusion d’accords septièmes, que David Berman le laisse dérouler sans craindre sa concurrence. Il croit en la puissance de ses vers, et il sait que même lorsque c’est Stephen qui chante l’un d’eux, c’est sa plume à lui qu’on entend.
Sur ce plan, pas moyen de confondre Pavement et Silver Jews. Alors que les chansons des premiers sont des patchworks sans queue ni tête de mots choisis pour leur sonorité, celles de David sont en perpétuelle quête de sens. Mais sur American Water, il accepte dès le morceau d’ouverture l’idée de ne pas obtenir de réponses à toutes ses questions, puis assume le rôle de clown triste que le hasard lui a confié dans Send In The Clouds et son final dantesque. Il s’inquiète néanmoins pour ceux que le capitalisme dépouille, parfois avec leur consentement, dans We Are Real, et fait le portrait d’un duo de dépossédés avec Smith & Jones Forever, un titre qui fait ironiquement penser à un cabinet de conseil financier et dont le refrain m’a emporté dès la première écoute.
American Water s’achève avec le très beau The Wild Kindness, où David Berman semble renoncer à ses penchants hédonistes pour se diriger vers un idéal ésotérique qu’il nomme donc la bonté sauvage. Départ vers un monde meilleur ou promesse d’une renaissance dans le nôtre, David finira par expérimenter les deux, mais nous n’étions qu’en 1998 et il lui restait encore pas mal de pintes avant d’atteindre la sobriété. »
Extrait de l’épisode de Graine de Violence « David Berman, l’héritage empoisonné », entièrement disponible ici : https://graine-de-violence.lepodcast.fr/david-berman-lheritage-empoisonne