Un uppercut soul-rock dans la gueule du grunge

The Mother Station a débarqué avec Brand New Bag, son unique album qui regardait dans le rétro : rock sudiste, blues-rock, soul et un parfum 70s aussi assumé qu’un pantalon pattes d’eph. Sauf qu’en 1994… mauvaise pioche. C’est l’ère du grunge : guitares saturées, chemises à carreaux, regards déprimés et colorimétrie “gris sale”. Une époque où tout le monde semble avoir perdu son chargeur de bonne humeur. Et là, au milieu de ce Seattle-land sombre et boueux, débarque un groupe de Memphis mené par la voix monstrueuse de Susan Marshall et la guitare de Gwin Spencer. Eux, ils n’ont pas compris qu’il fallait pleurer. Ils ouvrent les fenêtres, montent l’orgue et rallument la lumière. Une hérésie pour l'époque.

Le groupe est emmené par cette voix énorme de Susan Marshall souvent comparée à une version moderne de Janis Joplin. Et quelle voix! Rauque, gorgée de soul, capable de passer du murmure au dérapage contrôlé en une mesure. Elle se balade sur les morceaux comme si tout ça se passait en live dans un club de Memphis un dimanche soir. La comparaison avec Janis Joplin n’est pas usurpée : même intensité, même façon d’arracher les notes plutôt que de les “poser” poliment. Elle balance un son qui n’était absolument pas dans le cahier des charges musical de 1994, mais c’est précisément ça qui la rend irrésistible.

Transportons Brand New Bag en 1974 : d’un coup, tout devient logique. Susan Marshall serait devenue “la nouvelle grande voix rock-soul”, playlistée entre Lynyrd Skynyrd, Joe Cocker et Bad Company. « Put The Blame On Me » aurait tourné sur toutes les radios FM avec des DJs moustachus qui hurlent “Celui-là, mes amis, c’est du solide !”. Le riff ? Parfait. Le refrain ? Mémorisable sans effort. Le solo ? Qui en fait juste assez. Les chœurs ? Placés au millimètre.

Même ce qui paraît un peu “trop” aujourd’hui, ou déjà en 1994, devient une force si on recule l’horloge de vingt ans. L’album est, en effet, gavé de ballades : « Love Don’t Come Easy », « Heart Without A Home », « Spirit In Me », « What’s On Your Mind », « Show You The Way », « Stranger To My Soul »… Projetées en 1974, ces chansons deviennent des candidates parfaites pour les slows de fin de soirée : piano, orgue, guitares en retenue, voix qui arrache tout sur les refrains… tu entends très bien ça tourner à la radio, tard le soir, coincé entre un Rod Stewart dégoulinant et le slow d’un groupe chevelu.

La réalité, malheureusement, est un peu moins glamour. En 1994, l’industrie veut de la douleur amplifiée, des riffs gras et de la dépression en chemise à carreaux. Brand New Bag n’a pas vraiment sa place dans la grande stratégie marketing du moment : “Fais-moi du Nirvana mais moins joyeux”. Résultat : Cet album est resté un one-shot oublié, chéri par quelques maniaques qui passent leurs week-ends à fouiller les bacs d’occasions et snobé par le grand public.

Le groupe disparaît après ce disque mais Susan Marshall, elle, devient cette voix qu’on reconnaît sans savoir d’où : choriste de luxe pour Lenny Kravitz, Lynyrd Skynyrd, Afghan Whigs, Primal Scream, entre autres. Elle met du sel soul-rock dans les disques des autres, discrètement, comme une héritière des seventies coincée dans les coulisses des années suivantes.

Au final, le problème de The Mother Station, ce n’est ni les chansons, ni le son, ni la voix : c’est juste un manque de chance et une époque qui avait décidé que la joie n’était plus un concept valide. Brand New Bag est sorti au moment le moins approprié de toute l’histoire du rock moderne. Mais si tu fermes les yeux, que tu gommes 1994 sur la pochette pour écrire 1974 à la place, tout s’aligne : tu n’écoutes plus un disque anachronique, tu écoutes un petit classique de rock américain qui a juste raté son créneau de vingt ans. Et rien que pour ça, et pour la trajectoire de sa chanteuse, il mérite largement qu’on s’y attarde


Kodack1
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le 11 déc. 2025

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