Arrivé à Cross Purposes, il devient difficile d'appréhender la discographie de Black Sabbath. Si ce nom signifie bien un style et une personnalité dans la période Osbourne, et qu'on accepte volontiers les changements apportés par les albums de la période Dio, il est plus compliqué d'apposer une marque claire sur les albums sortis depuis 1983. Autant on peut comprendre les ennuis de producteurs militants à coup de dollars pour conserver le nom Black Sabbath sur les pochettes d'albums clairement non affiliés avec l'histoire du groupe (Born Again et Seventh Star), autant après trois albums avec Tony Martin et un retour temporaire de Dio, on se demande à quoi joue Tony Iommi.
Le leader incontesté de Black Sabbath, malgré une envie, des riffs et des enchainements inattaquables, peine à donner une nouvelle direction valide au groupe. On sent une certaine volonté de revenir aux fondamentaux mais aussi un désir de supporter la direction hard rock tapageur (limite glam metal) que Iommi expose depuis Seventh Star. Résultat : la plupart des morceaux sont des sortes d'hybrides avec des couplets/refrains hard rock mélodiques, à grand renforts de synthés bloqués sur le son "string ensemble", entrecoupés par des ponts en riffs bruts Sabbathien. Bien évidemment, le second ne suffit pas à arranger le premier. Le seul morceau dans ce style qui tire son épingle du jeu est "Evil Eye" grâce à la domination de riffs qui tabassent. "What's the Use" s'en sort aussi pas trop mal malgré un refrain quelconque et l'impression qu'il s'agit d'une B-side composée à la base pour Dio.
De façon générale, Tony Martin (et ce depuis The Eternal Idol) se pose comme bouche-trou sans personnalité, singeant Dio, disposant quand même d'une technique vocale de haute facture. Ici, il ne brille réellement que sur "Virtual Death". Véritable réponse de Iommi au grunge (dont une des influences est évidemment Black Sabbath), cet ovni aurait pu, selon moi, constituer la base d'un album vraiment intéressant, puisant dans l'essence même de Black Sabbath tout en proposant un renouvellement approprié. On se contentera de ce renvoi de balle en direction de Soundgarden et (surtout) d'Alice in Chains comme si Iommi voulait prouver qu'il était encore dans la partie. Mais Papy Tony ne semble pas avoir gagner le point.