Retour à l’austérité et aux racines en 2005

Douze chansons pour recoller les morceaux, douze titres pour revenir à l’essence même de son songwriting, douze manières de raconter, encore une fois, cette Amérique que Springsteen a déjà mainte fois décrites dans « The River », mais sans l’espoir, dans « Darkness On The Edge of Town », mais sans la dureté, comme « Born To Run » sans la jubilation, comme dans « Born In The USA », mais sans les hymnes rock pour les stades. Et surtout comme dans « The Ghost of Tom Joad » (1995), dont il est le successeur, sorte de prologue plus calme, sans urgence, plutôt dans le style vintage folk à dominante acoustique… Comme dans « Nebraska » (1982), l’ampleur du studio en plus. Et si « The Rising », trois ans auparavant, avait vu le retour du E Street Band en pleine forme, le Boss ici a de nouveau opté pour une formule minimaliste mais pas le one-man band pour autant. Un 3e album acoustique après les 2 cités précédemment et sans doute le plus sous-estimé des 3, une œuvre crue et sombre de grande qualité, à réhabiliter.

Devils and Dust a été enregistré dans les studios Thrill Hill à Los Angeles et au domicile du chanteur dans le New Jersey sous la houlette du producteur Brendan O’Brien, déjà à l’origine du nouveau son du Boss sur son précédent disque. Et c’est ce même producteur que l’on retrouve aussi à la basse, accompagné par Steve Jordan à la batterie et Springsteen jouant de tous les instruments ou presque. Ça n’est donc pas un album solo comme « Nebraska » avait pu l’être. On remarquera également quelques apparitions furtives de Danny Federici aux claviers, de l’épouse du Boss, Patti Scialfa et de la violoniste devenue membre du E Street Band à partir de la tournée 2002, Soozie Tyrell. Aussi, le son de cet album relève plus de l’épure, loin de la puissance de son groupe avec lequel il avait, 6 ans plus tôt, scellé des retrouvailles émouvantes lors d’une tournée de tous les records qu’avait suivi l’enregistrement de son album de 2002.

Et sous des dehors plutôt conventionnels, Devils and Dust mérite tout de même une véritable réhabilitation, à commencer par la chanson-titre. On retrouve ici le Bruce fantastique raconteur d’histoires, comme on l’aime dans ses plus grandes œuvres, capables de décrire en quelques vers des personnages et paysages et de nous faire partager des tranches de vie, parfois très dures et sombres, parfois moins. Dans cet album, composé sur une dizaine d’années, le singer-songwriter redonne vie à ces chansons datant du milieu des années 1990, ces mêmes années où il a écrit « The Ghost Of Tom Joad » et où, comme à son habitude, il a dû laisser de côté un certain nombre de compositions. C’est le cas du surprenant « The Hitter », de “Matamoros Bank” ou de “Long Time Comin’”, où l’on retrouve les ambiances propres à cette période : la poussière du désert californien, la route, les sons countrysants, les panoramiques très cinématographiques. Ces titres acoustiques étaient à l’origine destinés à compléter le répertoire du Reunion Tour avec le E Street Band en 1999. Mais les attentats du 11 Septembre en retarderont la publication ; le décalage des thématiques abordées ici aurait été trop important : l’Amérique pré-11 Septembre ayant disparu dans les décombres des attentats de New York et de Washington et faire passer une apocalypse annoncée au second plan aurait été inopportun. Le Boss préférera réagir à ce traumatisme en publiant « The Rising » dès l’année suivante.

Il reviendra pourtant sur ce thème difficile trois ans plus tard sur cet album et ce, dès la première chanson, d’une rare violence malgré une orchestration dépouillée – guitare, harmonica, quelques violons, une rythmique discrète. Écrite en 2003, après le début de la guerre en Irak déclenchée suite aux attentats, elle aurait pu figurer en bonne place dans « The Rising », car abordant à nouveau l’épreuve indicible dont on ne peut pas se remettre : le narrateur est un soldat américain en Irak. Il a peur, son environnement est entre la vie et la mort. Une chanson qui porte sur la condition humaine et les choix qu’elle nous impose, elle décrochera 3 des 5 Grammy Awards que récoltera l’album.

Hormis la chanson titre, le répertoire s’articule de fait sur ses sujets de prédilection, comme nombre de chansons depuis « Born to Run » : la foi, l’espoir, les rêves, les peurs, la mortalité. Notamment le surprenant et poignant « All the Way Home » où, pour la première fois, il regarde dans le rétroviseur. Il évoque l’échec et le regard des autres, mis en perspective avec l’expérience qu’apporte l’âge. Dans « Reno », le narrateur raconte une liaison avec une prostituée (déjà le cas dans «Candy’s room » en 78) mais avec de façon très crue à laquelle Bruce ne nous avait pas habitués. Aucun romantisme ici alors que « Candy’s room » en était rempli. Springsteen adapte, comme sur ses précédents albums acoustiques, son accent du New Jersey en chantant d’une voix traînante qui évoque la country et le Sud des États-Unis, les grands espaces et la frontière avec le Mexique comme sur le final « Matamoros Banks », ville sur les bords du Rio Grande, juste en face de Brownsville, nous racontant l’histoire d’un migrant mexicain vers le pays de l’Oncle Sam. Sauf que Bruce commence cette histoire par la fin avec le corps du migrant repêché dans le fleuve, magistrale idée. Et bien plus que Dylan, pourtant influence importante pour Bruce, j’ai pensé dans cet album au Man in Black, Johnny Cash, dans le côté dur et funèbre des chansons. « Black Cowboys » est une histoire sombre, inspirée par le livre « Amazing Grace : The Lives of Children and The Conscience of A Nation » écrit en 1995 par Jonathan Kozol. L'histoire d'une mère et de son fils dans les difficiles rues de Mott Haven dans le Bronx. L'une des rares distractions de l'enfant est l'histoire que lui raconte sa mère sur ces cowboys noirs dans les plaines de l'Oklahoma. L'enfant, Rainey, finira par partir vers l'Oklahoma, le pays des cowboys. Un titre emmené par de belles guitares acoustiques et d'une belle section de cordes. La profondeur de cet album apparaît avec des compositions denses, comme « Jesus was an only son » (superbe) où Bruce nous fait partager des pensées sur la relation entre l’humanité et Dieu, à partir du lien d’une mère ne l’occurrence la Vierge Marie avec son fils. Dans « The Hitter » autre « poids lourd » de l’album, ses marmonnements rappellent Tom Waits : Le narrateur est passé du mauvais côté de la loi, il souhaite prendre du repos chez sa mère avant de repartir dans l'illégalité. Une magnifique musique accompagne ce texte, cette histoire sombre. Les choeurs sont sublimes. « Toutes les chansons parlent de personnes dont les âmes sont en danger. Certains rencontreront le succès et d’autres connaitront une fin tragique”, racontera Springsteen dans l’interview du « companion DVD » réalisé par Danny Clinch et tourné dans le New Jersey en février 2005, et dans lequel on trouve également cinq performances acoustiques en solo, chez lui.

Cet album sous-estimé, pas forcément le plus accessible de sa discographie, car il faut prendre le temps d’y entrer et oublier pour un moment le rock flamboyant qu’il pratique avec le E Street Band, mérite vraiment d’être redécouvert. Ne pas hésiter à l’écouter au casque en lisant les paroles. Je le place tout de même un petit cran en-dessous « Nebraska » (intouchable) et « Ghost of Tom Joad ». Il a été l’occasion pour Bruce de se lancer dans une nouvelle tournée solo acoustique en 2005-2006 (passée par Bercy), moins abrupte et radicale que celle de 1995-97 où il ne jouait que guitare et harmonica. Pour ce « Devils & Dust Tour », Bruce a joué différents instruments, piano, orgue, banjo…J’avais largement préféré cette tournée, plus variée.

JOE-ROBERTS
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Top 10 Albums

Créée

le 11 févr. 2025

Critique lue 27 fois

JOE-ROBERTS

Écrit par

Critique lue 27 fois

D'autres avis sur Devils & Dust

Devils & Dust

Devils & Dust

8

JOE-ROBERTS

2526 critiques

Retour à l’austérité et aux racines en 2005

Douze chansons pour recoller les morceaux, douze titres pour revenir à l’essence même de son songwriting, douze manières de raconter, encore une fois, cette Amérique que Springsteen a déjà mainte...

le 11 févr. 2025

Du même critique

David Gilmour: Live at the Circus Maximus, Rome

David Gilmour: Live at the Circus Maximus, Rome

9

JOE-ROBERTS

2526 critiques

Superbe prestation romaine.

Gilmour n’a fait que quelques dates pour sa tournée 2024 et aucune en France. En Europe, il fallait se contenter de Londres ou Rome, dans le site antique prestigieux du Circus Maximus (Genesis et...

le 19 sept. 2025

Vol.II

Vol.II

6

JOE-ROBERTS

2526 critiques

Plutôt intéressant mais en aucun cas renversant.

J’ai été intrigué par ce duo québécois qui débarque chez nous (tournée française de plusieurs dates) avec ce Vol. 2. On devine le plan savamment orchestré à grands coups d’apparitions médiatiques à...

le 16 avr. 2026

Rainy Sunday Afternoon

Rainy Sunday Afternoon

7

JOE-ROBERTS

2526 critiques

Un dimanche après-midi pluvieux avec Neil Hannon ? Et pourquoi pas ?

Revoilà l’Irlandais Neil Hannon et son faux groupe de The Divine Comedy. Ses albums de ces dernières années ne m’ont pas entièrement convaincu mais cette cuvée 2025 est plutôt bonne. Forcément, les...

le 23 sept. 2025