Dans l’attente d’un quinzième album studio dont les sessions s’éternisent, U2 surprend avec Easter Lily, second EP de 2026, six semaines après Days Of Ash. Le geste est simple, presque liturgique : là où le précédent volet prenait la forme de bulletins d’info du monde en guerre, nommant les tyrans et les camps, celui-ci creuse le sillon intérieur. On y entre comme dans une église déserte, pour y éprouver la résistance des liens d’amitié et de foi. La voix de Bono, sur In A Life, avoue une vulnérabilité désarmante, « Je n’ai jamais rien accompli seul », et l’ensemble retrouve ce que l’on croyait perdu depuis vingt ans : la jonction organique entre la guitare sémaphore d’Edge, la batterie austère de Larry Mullen Jr. et cette flamme spirituelle que les productions lisses des années 2010 avaient étouffée. Scars, pourrait figurer sur n’importe quel album des eighties, avec ses cicatrices fraternelles et ses accidents heureux.
L’originalité tient à ce que les chansons, selon Edge, ont imposé leur propre temporalité, leur « monde dévotionnel », les voici donc libres de tout album-matrice. Song For Hal, élégie pour le producteur Hal Wilner, confie à Edge le chant principal, et ce geste suffit à en faire un hymne pour tous ceux qui ont perdu un ami. Resurrection Song évite le positivisme routinier grâce à l’âpreté du jeu de Larry Mullen Jr, tandis que Easter Parade ose un clin d’œil à The Stone Roses, Adam Clayton reprenant la ligne de basse de I Am Resurrection, humour et ferveur mêlés. La clôture, CO-EXIST, écrite avec Brian Eno, pousse le bâton plus loin : la voix de Bono à voix basse, se transforme en chœur numérique pour dénoncer l’alliance de la religion et de la guerre. Une idée juste, certes, mais une exécution qui ne convaincra pas tout le monde.
Sorti le Vendredi Saint, l’EP assume sa dimension rituelle sans emphase : il s’agit d’une « résurrection des chansons » là où on attendait peut-être un album trop sage. Pour ceux qui ont franchi le seuil de cette « large église », simples curieux, fidèles de passage ou dévots à genoux, il y a là une matière à croire à nouveau, non pas en Dieu, mais en la capacité d’U2 à se rendre vulnérable, à trébucher, à se moquer de soi-même (« If I sound ridiculous I’m not done yet »). Un petit miracle, sobre et précieux.