La pochette ne triche pas sur les intentions : on est dans le sombre, le noir, on se sent un peu seul, une lumière sale éclaire nos failles et ça pique... mais on est pas vraiment tout seul, il y a des copines qui jouent du violon juste derrière et ça calme les brûlures.
Il y a des concerts qui ne devraient jamais finir, où l'on enchaine les chansons comme autant de petites prières devant des reliques païennes. "Eels with strings: live at town hall" capte l'un de ces instants suspendus, un soir de juin 2005 à New York.
Mark Oliver Everett, alias E, a toujours eu ce don pour transformer la douleur en beauté, le chaos en mélodie. Mais ce soir-là, accompagné d'un orchestre à cordes et de deux multi-instrumentistes jonglant avec la lap steel, la mandoline, la scie musicale, le mélodica et même une poubelle et une valise en guise de percussion, il transcende son propre catalogue.
Quand "My Beloved Monster" démarre avec ses violoncelles mélancoliques, on a déjà compris que ce ne serait pas un simple best-of en costard. Les chansons que l'on pensait bien connaître (dans leur livrée originale) se révèlent dans leur nudité la plus crue, comme si on les entendait vraiment pour la première fois. Dans le désordre, on rencontre un "Novocaine For The Soul" dans une version spectrale déchirante, "Flyswatter" fleurte du côté de Tim Burton (ahhhhh la scie musicale, c'est quand autre chose que ma scie sauteuse Makita), "Trouble With Dreams" devient un punk rock baroque de quatuor à cordes et à autre instrument bizarre (xylophone en premier), et "Things the Grandchildren Should Know" te laisse KO debout (ou assis ou comme tu peux).
Et puis il y a aussi "Dirty Girl". Cette pépite de fragilité, portée (toujours) par les cordes qui amplifient l'opposition entre une voix justement fausse (parfois) d'E. et ces harmonies parfaites.
La voix d'E, parlons en ! cette voix ! Fragile mais indestructible, parfois douce et déglinguée, rock et chaleureuse, elle questionne la nature humaine, son absurdité et sa grandeur.
Et puis il y a aussi "It's a Motherfurcker", piano - violoncelle, et on se surprend à trouver tout ça normal, logique...
Et puis, et puis, et puis enfin, il est difficile de ne pas parler des quelques reprises présentes sur le disque, elles sont aussi réussies que les titres du bonhomme, mais j'ai beaucoup apprécié "Girl from the North Country", de Dylan. E s'approprie le classique avec délicatesse, c'est la plus jolie version que j'ai jamais entendue.
Ce disque, c'est l'un de mes doudous préférés, une mini thérapie. Quand le monde devient totalement surréaliste, que toute ma vie ressemble à un dimanche soir, je le mets et je me rappelle qu'on peut faire quelque chose de beau avec beaucoup de caca (Mark Oliver a quand même une vie bien merdique, il faut se le dire !). Que la mélancolie n'est pas une défaite. Qu'un quatuor de cordes peut jouer les infirmières psychiatriques.
20 ans après, ce live reste intact. Parce que la solitude, le deuil, l'amour bancal, ça ne se démode pas. C'est universel et intime à la fois.
"No matter how disappointed I was with the day before, it feels new"
Et c'est bien ça l'essentiel, non ?