Dans Electric, Richard Thompson électrifie bien plus que ses cordes : il donne une tension nouvelle à son art, un souffle qui ne tient ni de la mode ni de la nostalgie, mais d’un artisanat incandescent, forgé au fil des années, des désillusions, des tournées et des amours égarées. Paru en 2013, ce disque, que je note 8/10, ne cherche pas la perfection clinique, mais plutôt une vérité nue, presque rugueuse. Et c’est précisément cette honnêteté qui le rend si magnétique.
Dès les premières mesures de Stony Ground, Thompson plante le décor : une rythmique sèche, une guitare nerveuse, et cette voix grave, bourrée d’ironie et de fatalisme. Le personnage du morceau, homme piégé entre la chair et le péché, semble sortir d’un conte biblique transposé dans une Angleterre pluvieuse. Thompson y déploie sa plume à la fois crue et poétique : chaque mot tranche comme une lame dans un vieux tissu.
Il y a, dans tout l’album, une galerie de personnages cabossés : amants trahis, cœurs las, femmes insaisissables et hommes à genoux. Sally B est une étude de caractère masquée sous les oripeaux d’un rock électrique ; derrière les riffs saccadés, on lit un amour dévorant devenu poison. Et cette phrase, presque lâchée avec un sourire noir :
"She loved me like a hurricane, then left me like a breeze."
Tout est dit. La brutalité du sentiment, puis son évaporation. C’est sec, implacable, mais infiniment juste.
Sur Good Things Happen to Bad People, Thompson atteint un sommet d’acidité. La chanson, portée par une ligne de guitare lancinante, explore l’injustice morale du monde avec une ironie mordante. Il n’y a ni plainte ni morale, juste un constat lucide : les salauds triomphent parfois, et les cœurs droits boivent la tasse. Ce pessimisme n’est jamais lourd — il devient élégance, une façon de regarder la vie en face sans baisser les yeux.
Mais Electric ne se limite pas à la noirceur. Il y a aussi, çà et là, une tendresse discrète. Another Small Thing in Her Favour, sans doute la plus touchante du disque, raconte la fin d’un amour avec une pudeur bouleversante. Pas de drame ni de cris, juste un homme seul dans une cuisine vide, revisitant les gestes d’une relation perdue. Ce qui frappe ici, c’est la simplicité du récit, et l’émotion qu’elle charrie. Thompson n’a jamais eu besoin de grands effets pour faire naître les larmes — il lui suffit d’une intonation, d’un mot.
Buddy Miller, à la production, capte l’essence du trio sans la figer. On sent que l’album a été conçu comme un enregistrement en prise directe, presque live, avec des musiciens qui jouent ensemble dans une même pièce. Cette immédiateté donne une âme aux morceaux. La batterie de Michael Jerome est sobre mais précise, la basse de Taras Prodaniuk pulse avec une élégance souterraine, et au-dessus de tout, la guitare de Thompson brille sans jamais chercher à éblouir.
Electric est un album de maturité, non pas au sens sage ou apaisé du terme, mais dans sa capacité à dire les choses avec une économie de moyens, une précision d’orfèvre. On n’y trouvera pas de tubes flamboyants ni de refrains faciles, mais une suite de morceaux solides, profonds, portés par une intelligence musicale rare.
Ma note de 8/10 traduit cette admiration teintée de réserve : quelques titres s’installent peut-être trop confortablement dans la formule du disque, manquant de relief ou de surprise. Mais l’ensemble reste remarquablement cohérent, d’une qualité d’écriture et d’interprétation qui force le respect.
Richard Thompson, loin des modes, continue de tracer sa route électrique. Et dans ce courant alternatif où l’âme se frotte au réel, il fait briller quelque chose de rare : une lucidité poétique.