The Infernal Sound of Light est un groupe allemand originaire d’Osnabrück qui, au moment où j’écris ces lignes, rassemble royalement huit auditeurs mensuels sur Spotify. Autant dire que je n’ai pas exactement débarqué au milieu d’un phénomène de masse mais plutôt dans une zone encore largement laissée à l’abandon par le reste de l’humanité.
En découvrant Exi(s)t, son premier album paru en 2022, j’ai d’abord cru avoir affaire à un disque de 32 minutes et 53 secondes. Une durée raisonnable, presque accueillante. En regardant de plus près, j’ai compris que ces 32 minutes correspondaient uniquement à "Existenz", le dernier morceau. L’album entier dure en réalité deux heures et vingt-trois minutes pour neuf titres.
J’aurais pourtant dû me méfier dès "A Report of Times". Le premier morceau n’est qu’une introduction parlée, mais une introduction qui dure tout de même 5 minutes et 47 secondes. À l’échelle de The Infernal Sound of Light, cela semble presque court. Le groupe pose lentement son décor, installe une atmosphère et prévient déjà que le temps ne sera pas ici une simple donnée technique mais l’un des matériaux essentiels du disque.
La suite confirme cette impression. "Nausea" s’étend sur 16 minutes et 43 secondes, "Der Rattenkönig" sur 18 minutes et 53 secondes, "Die Vernichtung" atteint 22 minutes et 31 secondes, tandis que "Moma" dure 28 minutes et 39 secondes. À ces 4 longues compositions s’ajoutent donc les 32 minutes et 53 secondes d’« Existenz ». Exi(s)t ne cherche jamais la concision et développe ses morceaux comme de vastes espaces dans lesquels il faut accepter d’avancer sans toujours savoir où l’on va.
Avec un nom comme The Infernal Sound of Light, je ne m’attendais évidemment pas à une musique légère ou immédiatement accueillante. Mais le groupe va très loin dans son refus de rendre les choses simples. Il construit un disque massif, sombre et volontairement difficile à saisir, qui ne fournit que peu de repères familiers à l’auditeur.
Je ne vais pas prétendre avoir tout compris de cet album, ni même avoir toujours perçu clairement la direction empruntée par ses compositions. Certains passages semblent suivre une logique interne que le groupe ne cherche jamais à rendre évidente. Les morceaux progressent lentement, dérivent, se transforment et laissent apparaître des tensions qui ne se résolvent pas nécessairement de la manière attendue.
Une autre difficulté, pour moi, vient du chant, qui s’apparente souvent davantage à des cris sauvages qu’à une véritable ligne vocale. Cette expression primitive et douloureuse participe pleinement à la violence du disque mais elle constitue également une barrière pour mes oreilles peu habituées à ce type de voix. Heureusement, les paroles et les interventions chantées sont extrêmement rares au regard de la durée de l’album. Les cris ne saturent donc pas continuellement l’espace et leur présence très limitée permet de mieux les supporter lorsqu’ils surgissent.
Ce disque ne peut que séparer les auditeurs en deux camps.
Une partie d’entre eux se perdra rapidement, cherchera des structures plus lisibles, des points d’appui ou une progression plus clairement identifiable. Face à ces morceaux qui s’étirent, à ces brusques décharges vocales et à ce refus de toute efficacité immédiate, l’attention pourra progressivement se détacher. Les durées importantes ne seront alors plus perçues comme un espace permettant à la musique de se développer mais comme un obstacle.
Les autres pourront au contraire se laisser totalement absorber. Ceux qui acceptent de ne plus savoir précisément où ils se trouvent et de laisser les morceaux modifier progressivement leur environnement pourront être happés par cette matière sonore. Le temps cesse alors d’être un problème. Les compositions ne sont plus suivies comme une succession d’étapes distinctes mais ressenties comme une expérience continue. Les cris eux-mêmes finissent par trouver leur place dans cet univers comme des manifestations brèves mais intenses de la tension accumulée.
Je me suis retrouvé quelque part entre ces deux réactions. À certains moments, mon attention s’est éloignée face à des développements dont je ne percevais plus très bien la nécessité. À d’autres, j’ai été saisi par la manière dont The Infernal Sound of Light fait monter la tension sans jamais se précipiter. Le groupe parvient alors à imposer une atmosphère particulièrement dense qui ne repose pas sur l’impact immédiat mais sur une lente accumulation.
Les rares paroles publiées évoquent notamment la peur de perdre l’autre, l’abandon, la destruction, la mort et le chaos. Leur brièveté et leur présence très espacée ne permettent pas d’en tirer une véritable trame narrative pour l’ensemble de l’album mais elles renforcent ponctuellement son climat sombre et tourmenté.
De mon côté, je ne peux m’empêcher de lire le titre Exi(s)t comme un glissement entre "exist" et "exit" : exister tout en cherchant une issue, avancer en doutant qu’une sortie soit réellement possible. Ce n’est peut-être pas l’interprétation voulue par le groupe mais elle correspond parfaitement à ce que le disque m’inspire.
La démesure de Exi(s)t constitue à la fois sa qualité principale et son obstacle le plus évident. Plusieurs passages auraient probablement gagné à être resserrés mais raccourcir l’album reviendrait aussi à lui retirer une partie de sa singularité. The Infernal Sound of Light ne cherche ni l’efficacité ni la facilité. Le groupe veut occuper l’espace, étirer le temps et mettre à l’épreuve la disponibilité de celui qui écoute.
Tout le monde n’arrivera donc pas au bout. Une partie des auditeurs se perdra dans ces compositions monumentales, ces interventions vocales extrêmes et cette absence de balisage. L’autre sera absorbée par leur lente évolution, au point de ne plus ressentir les deux heures et vingt-trois minutes comme une durée excessive. Entre ces deux réactions, il reste finalement peu de place pour l’indifférence.
Exi(s)t n’est pas un album que l’on écoute distraitement. Il exige du temps, de l’attention et l’acceptation de ne pas toujours comprendre où la musique nous conduit. Certains refuseront ce voyage. D’autres s’y abandonneront entièrement.