Face Dances
5.4
Face Dances

Album de The Who (1981)

En 1981, j’ai 11 ans quand Jim débarque du Michigan dans le foyer familial pour un séjour linguistique. Il a six ans de plus que moi, ce qui, à cet âge-là, ressemble presque à une autre génération. Et, soyons honnête, il semblait nettement plus intéressé par les jeunes Françaises que par le petit frère qui tournait autour de lui avec admiration.


Il venait d’Amérique, la vraie, celle qu’on fantasme alors à travers les films, les séries, les chewing-gums et les voix qui semblent toujours plus sûres d’elles que les nôtres. À moi, il offre une balle de baseball. Un objet qui me paraît alors incroyablement exotique. Elle me suivra pendant des années jusque dans ma piaule d’étudiant avant de disparaître un soir de chouille comme disparaissent parfois les reliques auxquelles on croyait tenir pour toujours.


À ma sœur, Jim offre Face Dances des Who. Elle n’en a strictement rien à faire. Le disque rejoint donc deux autres albums déjà offerts par des copains et qu’elle n’écoute jamais : High Voltage d’AC/DC et Wish You Were Here de Pink Floyd. Avec le recul, c’est presque absurde : trois disques majeurs abandonnés sur une étagère de chambre d’ado comme de simples objets décoratifs.


Moi, à l’époque, je suis encore un gamin fan de Police, du hit-parade d’Europe 1 et des 45-tours achetés au compte-gouttes. Les albums, ce n’est pas encore mon monde. J’écoute des chansons, des refrains, des tubes. Mais 1981 sera ma grande bascule musicale. Pour impressionner Jim, pour ne pas avoir l’air du petit Français largué face à cet Américain de 17 ans qui semblait venir d’un univers infiniment plus vaste, je me mets à écouter compulsivement les trois vinyles disponibles dans la maison. Ce qui commence comme une posture devient une initiation.


Des Who, je ne connais alors absolument rien. J’ai probablement déjà entendu Pinball Wizard sans y prêter plus d’attention. Et voilà que je découvre le groupe par Face Dances, ce qui n’est objectivement pas le chemin le plus classique. Pas Tommy, pas Who’s Next : non, un disque de 1981, celui d’un groupe déjà cabossé, privé de Keith Moon depuis trois ans et avançant dans les années 80 avec plus de doutes que de triomphe.


C’est justement ce qui rend l’album si particulier. Face Dances n’a pas la puissance mythologique des grands monuments des Who. Il ne cherche plus à fracasser le rock comme autrefois. Le disque sonne plus adulte, plus nerveux intérieurement, parfois même fatigué. On sent Pete Townshend essayer de comprendre ce qu’il reste du groupe après la légende. Derrière l’évidence pop de You Better You Bet, il y a déjà une mélancolie discrète, une élégance un peu usée, le sentiment d’un groupe survivant à sa propre histoire.


Avec le recul, je crois même que découvrir les Who par ce disque-là était une chance. Face Dances laisse entrer par une porte latérale. Il n’écrase pas l’auditeur sous le poids du chef-d’œuvre obligatoire. Il donne envie de remonter le fil, de comprendre d’où viennent ces chansons, cette tension, cette manière très britannique de cacher la fragilité derrière l’énergie.


Mais peu importe, finalement, que Face Dances soit ou non un grand disque des Who. Ce n’est presque plus le sujet. L’essentiel est ailleurs : c’est grâce à lui, et grâce à Jim, que j’ai basculé vers l’écoute des albums. Plus seulement des tubes attrapés à la radio, plus seulement des 45-tours achetés au compte-gouttes mais des disques entiers, avec leurs faces, leurs creux, leurs enchaînements, leur monde à eux.


Jim est reparti au Michigan. Ma sœur n’a probablement jamais réalisé ce qu’elle avait laissé dormir sur son étagère. La balle de baseball a fini par disparaître dans une fête étudiante. Mais Face Dances, lui, est resté. Non comme le meilleur album des Who, ni même forcément comme celui qu’il faudrait conseiller en premier, mais comme un point de bascule.


Un disque offert à la mauvaise personne, écouté par le bon gamin, au moment exact où tout commençait.


Kodack1
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