GOLLIWOG
7.5
GOLLIWOG

Album de Billy Woods (2025)

Ce que les murs n’ont jamais dit

Dans GOLLIWOG, billy woods ne raconte pas une histoire, il fouille dans les décombres de ce qu'il reste quand les récits ont échoué. GOLLIWOG n'est pas un album conceptuel au sens traditionnel, il ne suit pas de fil narratif clair, ne délivre pas de message unifié. Mais il est profondément confessionnel, à sa manière : billy woods s'y livre par fragments, parfois de façon très directe, parfois en gardant volontairement le silence sur certains aspects, en laissant des choses non dites qui en disent long. Ses souvenirs sont traversés par la honte, la peur, la fatigue, l'amour étouffé, et toujours par une conscience politique aiguë. C'est une confession sans rédemption, sans catharsis : dire les choses n'efface rien, mais les grave dans la mémoire collective. Un disque hanté par l'État, la race, le père, la maison, les enfants, les rêves piétinés et les rôles qu’on endosse pour survivre


Le mot claque comme une gifle : GOLLIWOG, héritage colonial figé dans le coton d'un jouet grotesque, souvent utilisé dans l'enfance blanche américaine. En le choisissant, woods en fait un point de départ pour sonder la persistance de l'humiliation coloniale et de ses métastases dans le présent.


woods (accompagné d'alliés comme ELUCID, Cavalier, al.divino ou Bruiser Wolf) n'évoque pas un effondrement en cours : il l'habite, depuis le sous-sol. Son écriture déploie une grammaire de la ruine : syntaxe fracturée, images disloquées, références codées. Le langage est pour lui un outil à double tranchant, il libère autant qu'il enferme. Ce rap n'est pas un programme, mais un démantèlement des mythes, des appartenances, des identités assignées.


Dès All These Worlds Are Yours, l'apocalypse est là, en direct. woods regarde depuis son salon un homme mourir sous un drone, replié "comme un fœtus dans la terre-mère". Il ne dit pas Gaza, mais tout le monde entend Gaza, lieu d'annihilation technologique, d'impérialisme spectral et de consommation passive de la violence. "Aussi près que l'on ne s'approchera jamais de la planète la plus lointaine." Une ligne ambivalente, presque ironique : rêve spatial brisé, horizon cosmique inatteignable, ou fantasme colonial recyclé dans le vide intersidéral. woods vise clairement l'utopie muskienne, ce projet d'élite techno-capitaliste qui veut coloniser Mars alors même que la Terre est devenue invivable à cause des logiques coloniales, extractivistes et impérialistes, pour aller reproduire ces mêmes logiques sur Mars. L'ironie est encore plus violente quand on sait que Musk est lui-même issu d'une famille de colons blancs d'Afrique du Sud, enrichie notamment dans les mines d'émeraude de Zambie. Ce que woods rappelle à sa manière : "Tu peux être sûr que ces babtous mettront jamais les pieds sur Mars." Pas d'échappatoire pour les dominants, la poussière, le sang et la mémoire restent ici.


Dans BLK ZMBY, woods dresse le tableau glacial d'une Afrique livrée à ses propres morts-vivants : dirigeants néocoloniaux incarnés par Ferragamo, fortunes planquées entre les banques juives, chinoises et les paradis du Golfe. La critique ici n'est pas moraliste, mais matérialiste : ce n'est pas la corruption individuelle qui est visée, mais la logique de classe mondiale qui transforme tout en marchandise, même l'indépendance. Les élites africaines "rentrent chez elles manger des crevettes et de l'escargot" ; elles sont des figures de la classe compradore, bien habillées, parlant toutes les langues du capital (USD, RMB, EUR), complices du vol organisé des ressources et du maintien de la misère. woods sait de quoi il parle, car son propre père, professeur marxiste puis membre du gouvernement du Zimbabwe post-indépendance, a servi au sein d'un régime gangrené par le népotisme, la répression et les alliances internationales douteuses. Cette histoire familiale alimente la rage et la complexité politique du projet.


Lead Paint Test et Waterproof Mascara forment d'ailleurs le cœur intime et fissuré de l'album : des souvenirs d'enfance, de pères autoritaires, de mères brisées, de silences terrifiants, où les murs deviennent les gardiens des non-dits et des violences refoulées. Le foyer n'est plus un refuge mais une infrastructure toxique, une cellule disciplinaire, parfois littéralement empoisonnée (plomb, Enfamil, pauvreté). L'héritage y est autant culturel que cancérigène. Comme chez Foucault, le sujet est produit par les dispositifs mêmes qui l'écrasent : hôpital, famille, prison, asile, école, État.


GOLLIWOG détruit l'écoute passive, refuse les arcs narratifs, sabote le confort du témoin bienveillant. C'est du rap noir décolonisé de sa fonction décorative, désenchanté mais pas désespéré, poétiquement radical, politiquement irrécupérable. Chez woods comme chez Fanon, il faut reprendre une parole volée, désaliéner une voix formée dans la langue du maître. Un classique instantané pour celles et ceux qui n'attendent plus rien de la fiction, mais tout du réel.

WuMing9
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le 21 mai 2025

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