Avec Helen, on ne se connait pas et ça s’entend, balancer un album pareil à un type qui aime les murs de guitares, les nappes shoegaze et les avalanches de fuzz, c’est presque de la maltraitance acoustique. Mais le plus inquiétant, c’est qu’à force de grincements pas toujours délicats, de silences habilement piégés, de contrebasse en embuscade, elle a réussi, je ne sais comment, à abaisser le pont-levis qui protège ma forteresse auditive.
Sur Headwater, pas de guitare héroïque, ni de batterie qui remet tout le monde dans le rang, Helen Svoboda préfère avancer à pas de louve : deux contrebasses, des voix, des frottements, des respirations, des silences qui ne servent pas de pause mais de piège.
Moi qui suis habitué aux guitares qui saturent l’horizon, l’accès est donc rude. Headwater demande de lâcher beaucoup de réflexes : l’attente d’une montée, le besoin d’un refrain, le confort d’une rythmique identifiable, cette bonne vieille envie de se faire écraser par un ampli.
Pourtant, quelque chose finit par prendre. Les contrebasses ne restent jamais à leur place : elles grincent, rampent, claquent, soufflent, deviennent tour à tour animal marin, porte rouillée, vieux parquet possédé ou menace. Les voix, elles, ne chantent pas toujours au sens classique. Elles surgissent, tournent autour de nous, se répètent, s’effritent, parfois avec une étrangeté presque enfantine. C’est là que l’album commence à fissurer la muraille : non pas par la puissance mais par l’insistance. Pas un siège médiéval avec catapultes plutôt une infiltration par les douves.
Et puis, au milieu de ce drôle de marécage sonore, j’ai cru reconnaître quelques fantômes que mes oreilles savaient à peu près gérer. Dans les passages les plus rituels, les plus caverneux, il y a comme une ombre lointaine de Dead Can Dance. Ailleurs, quand la voix se fait plus fragile, plus oblique, presque naïve un parfum de Stina Nordenstam traverse la pièce.
C’est sans doute ce qui rend Headwater moins hermétique qu’il n’en a l’air. Oui, le disque est difficile. Oui, il peut donner l’impression de refuser l’auditeur rock à l’entrée, comme un videur très poli mais inflexible. Oui, certains passages semblent conçus pour vérifier si l’on est encore là ou si on est parti remettre Ride en urgence. Mais il y a une vraie poésie dans cette austérité, une beauté bizarre, pas décorative, pas aimable mais tenace. Le disque s’installe dans un coin, fait craquer une corde, laisse flotter une voix et attend que l’on baisse la garde.
Je ne dirai donc pas que Headwater est devenu ma nouvelle tasse de thé. Disons plutôt que quelqu’un a versé dedans une infusion de cauchemar nordique, de chant spectral et de contrebasse grinçante, et que, contre toute attente, je n’ai pas tout recraché. Mieux, j’y suis revenu. C’est probablement le signe le plus inquiétant.
Pour peu qu’on accepte de quitter les murs de guitares pour une forêt de cordes frottées, de murmures étranges et de silences habités par des bêtes pas très identifiées, Helen Svoboda réussit un petit miracle : elle transforme l’inconfort en curiosité puis la curiosité en fascination.