Il est des renaissances qui n’osent pas dire leur nom, et celle de Black Sabbath en 1980 en est une éclatante. Après deux albums en perte de vitesse et le départ d’Ozzy Osbourne, tenir le groupe pour moribond était la réaction la plus naturelle. Pourtant, c’est en s’éloignant résolument du son lourd et fangeux des années soixante-dix que le groupe allait trouver un second souffle, en la personne de Ronnie James Dio. Loin de toute singerie, ce dernier impose un style vocal lyrique et une présence scénique qui, sans chercher la comparaison stérile, insuffle une direction radicalement nouvelle. Heaven and Hell n’est pas une simple transition : c’est une refonte, où les claviers, encore discrets, élargissent la palette sonore sans trahir l’identité du groupe.
L’album se distingue par une efficacité rare, ses huit titres s’enchaînant avec une fluidité qui donne le vertige. Du groove implacable de Neon Knights à la construction théâtrale de Die Young, chaque morceau est un équilibre entre puissance et subtilité. La section rythmique, portée par la basse reconnaissable entre toutes de Geezer Butler, y est d’une évidence saisissante, tandis que Tony Iommi, loin des comparaisons faciles avec Page ou Blackmore, déploie un registre élargi : riffs superbes, solos étirés, et cette touche acoustique sur la conclusion Lonely Is the Word qui en dit long sur sa maturité. La production limpide de Martin Birch, artisan du son de Deep Purple, fait le reste, donnant à chaque instrument l’espace nécessaire pour exister.
Mais c’est sans doute la pièce-titre, Heaven and Hell, qui incarne le mieux la portée thématique de l’œuvre. Sa progression lente, bâtie autour de la basse, et son passage central dépouillé avant l’explosion du solo de guitare, en font un moment suspendu, d’une simplicité désarmante et pourtant d’une densité rare. Les textes, inspirés d’un imaginaire fantastique éloigné des préoccupations sociales antérieures, ouvrent l’interprétation, comme sur le magnifique Children of the Sea. Près de trois décennies plus tard, cet album demeure un classique du metal, non par nostalgie, mais par la solidité d’une écriture qui, pour certains, atteindra son apogée dès l’album suivant. Heaven and Hell est la preuve qu’un groupe peut changer de peau sans perdre son âme.