À la première découverte d’In Between, je me suis ennuyé. Vraiment. J’attendais que quelque chose se passe, que les Feelies sortent enfin de cette torpeur, mais les titres défilaient sans parvenir à véritablement m’accrocher. Il y avait bien "Gone, Gone, Gone", petit sursaut bienvenu qui remet soudain un peu de nerf et rappelle que ces types savent encore accélérer quand ils en ont envie. Mais ensuite, retour à la quiétude. Beaucoup trop à mon goût. Jusqu’à la dernière piste, "In Between (Reprise)". Et là, enfin, tout s’embrase. Les guitares montent progressivement, la composition s’étire, devient électrique, répétitive, hypnotique. Près de dix minutes qui, à elles seules, m’ont donné envie de reprendre le disque depuis le début.


Deuxième passage. Tiens, finalement, ce n’est pas si ennuyeux que ça. Je commence à entendre des détails qui m’avaient complètement échappé : une guitare qui vient discrètement répondre à une autre, une petite variation rythmique, une mélodie qui s’installe sans avoir l’air d’y toucher.


Troisième tour : cette fois, je suis dedans, j'ai fini par trouver la bonne façon de l’aborder.


L’histoire des Feelies aide aussi à situer cet album arrivé près de quarante ans après leurs débuts. Après Crazy Rhythms en 1980 et une carrière menée par intermittence, le groupe s’arrête en 1991. Ses membres ne disparaissent pas pour autant. Glenn Mercer et Dave Weckerman fondent Wake Ooloo, qui prolonge une partie de l’esprit des Feelies et publiera trois albums dans les années 1990. Stanley Demeski rejoint quant à lui Luna, autre très belle histoire du rock indépendant américain, où il joue notamment sur les premiers albums du groupe. Bill Million, lui, s’éloigne largement de la musique.


Pendant des années, les Feelies restent silencieux. Glenn Mercer et Bill Million envisagent néanmoins de rejouer ensemble au début des années 2000, sans que le projet se concrétise. Il faudra finalement l’intervention d’un admirateur de choix pour provoquer le déclic : Sonic Youth. En 2008, le groupe de Thurston Moore, fan de longue date des Feelies, leur propose de partager l’affiche d’un concert à Battery Park, à New York. L’un des groupes majeurs du rock alternatif américain invite ainsi l’une de ses influences à reprendre les guitares. Dix-sept ans après leur dernier concert, les Feelies se retrouvent sur scène. Here Before suivra en 2011, puis In Between six ans plus tard.


In Between ne fait pratiquement aucun effort pour séduire immédiatement. Tout repose sur les nuances, les motifs répétés, les guitares qui s’entrecroisent et cette manière typiquement Feelies de faire naître une tension presque sans qu’on s’en aperçoive. Évidemment, on est très loin de la fébrilité extraordinaire de Crazy Rhythms. Les années ont passé et les Feelies n’ont plus besoin de courir. Ici, ils prennent leur temps, parfois dangereusement, au risque de laisser l’auditeur sur le bord de la route.


Et "In Between (Reprise)" gagne encore en force au fil des écoutes. Au premier passage, je l’avais considéré comme la piste qui sauvait enfin le disque. Après trois traversées, je l’entends plutôt comme son aboutissement. Tout ce que les Feelies ont retenu jusque-là finit par se libérer : la répétition devient transe, les guitares prennent de l’ampleur et cette tranquillité presque excessive prend soudain une autre dimension.


In Between m’aura donc demandé un peu de temps. D’abord l’ennui, puis quelques détails qui accrochent l’oreille, et enfin l’envie d’y revenir.

Kodack1
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