Inferno
7.5
Inferno

Album de Boards of Canada (2026)

Dante et Virgile ou la traversée des Enfers

Treize ans. Passé le symbolisme de ce nombre emprunt de nombreuses superstitions, c’est surtout le temps qui s’est écoulé depuis la dernière livraison des frangins écossais de Boards of Canada. Après le magnétique Tomorrow’s Harvest en 2013, nous sommes restés orphelins de ces moissons du ciel qui nous avait laissés sur un petit nuage dont nous n’étions toujours pas prêts de redescendre. Puis les temps ont changé. Le monde, à l’époque déjà marqué par son capitalisme outrancier et ses préoccupations consuméristes, laissait alors peu de place à la pensée, à la nature, à la rêverie. Comme une échappatoire à cet étau se resserrant de plus en plus, la nostalgie est devenue un mirage, une ligne de fuite, un refuge vers lequel beaucoup d’entre nous se sont tournés. Comme le souvenir de jours qui n’avaient en réalité jamais existé, sauf peut-être dans notre inconscient, entre fantasmes et projections. La musique devenait donc doucement mais sûrement, puis plus que jamais, le seul moyen de ne pas sombrer définitivement.


Au fond, on ne sait pas si ce nouvel album nous fait vraiment du bien. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’il est nécessaire, et qu’il tombe à point nommé. Comme le traitement d’un mal incurable, peu connu, dont nous aurions contracté les symptômes sans même nous en apercevoir. Inferno, c’est son nom, sera la réponse à une époque marquée par la folie, la haine et la violence. Moins dure sera la chute, si l’atterrissage a bien lieu un jour. Plus rythmés et organiques que d’ordinaire, quelque part plus accessibles mais tout aussi énigmatiques, ceux qui ont toujours su trouver un équilibre idéal entre synth wave, ambient et IDM sortent le grand jeu. Et pour cela, nul besoin de rabattre les cartes : peu de choses changent en apparence. Pourtant, la métamorphose est bien réelle. Elle est intérieure, sous-jacente, s’immisçant dans chacune de ses cellules pour reprogrammer intégralement son génome musical. La production se fait plus clinquante, limpide mais non moins pertinente que par le passé.


De l’arpeggiator au ton léger et ô combien familier du liturgique Introit, on passe rapidement à une ambiance plus sombre, avec un drone menaçant et une ambiance hindoue sur Prophecy At 1420 MHz, single programmatique qui dévoile une noirceur et un aspect frontal irrésistible. Avec son riff de guitare électrique qui rappelle grandement l’époque de The Campfire Headphase et lui fait revêtir instantanément un surprenant apparat post-punk de haute volée, ce début de trip fait mouche. La présence de la voix, robotique et tonitruante, qui pourrait faire basculer l’ensemble vers une dimension légèrement too much, confère ici au contraire une puissance imparable qui vient livrer un sous-texte analytique à ces perspectives sonores hautement cinématographiques.

I am God, the ultimate resonance...

Il fallait oser, mais on y croit dur comme fer. Car ici, nous savons à quels saints nous vouer : celles des frères amis, Michael Sandison et Marcus Eoin, qui nous accueillent depuis toujours dans leur imaginaire aux frontières du rêve et de l’enfance, de l’insouciance et du cauchemar. Qui d’autre pourrait ainsi, dans un titre à la signification cryptique, relier la science et le sacré, le spirituel et le réel ? Basé sur la thèse d’une fréquence radio émise par les atomes hydrogènes pouvant transporter le message venu d’une civilisation extraterrestre, la matière et l’éther ne font qu’un dans l’alchimie développée par les deux sorciers du son. Une idée obsédante et terrifiante qui parcourt l’ensemble du disque, comme cet étrange alliage Hydrogen Helium Lithium Leviathan, aussi glaçant que fascinant. Les synthétiseurs à la fois spectraux et telluriques sont de sortie, la séance d’hypnose nous irradie, nous pétrifie comme des manants ayant fréquenté les gorgones d’un peu trop près.


Convoquant l’idée d’un antéchrist niché entre les prophéties de Nostradamus et ses récupérations new age, Age of Capricorn déroule une rythmique obsédante et des ornements lumineux, aussi légers que surprenants. On ne sait pas sur quelles pages internet ou dans quelles bibliothèques atterrissent régulièrement les deux frères, mais gageons qu’il ne s’agit pas là simplement d’effets d’annonce : leur théologie et leur propre cosmogonie a certainement plus à voir avec l’érudition d’un David Tibet que de l’imagerie pédante d’une énième formation en quête de sensations fortes.

I love you but I love the Lord more than I love any physical being...

Serions-nous tombé sur une thérapie de conversion pour new born aux faux airs de prêche évangélique en faisant la rencontre de ce Father And Son ? On pourrait se poser la question si les voix utilisées n’étaient pas tant détournées, parasitées, découpées, faisant de l’art du glitch son principal argument, ramenant le spectre des influences abstract hip-hop des premiers faits d’armes du duo.

A man’s foes will be they of this own household...

Le Malin n’est jamais loin. On est chez Warp ou on ne l’est pas, et derrière l’apparente simplicité de ses structures et de ses plans sonores se cachent souvent des arrangements pointus et un jeu de piste d’une grande complexité. C’est peut-être là d’ailleurs l’une des forces majeures de Boards of Canada : nous donner l’impression que tout est facile là où la complexité même règne en maîtresse absolue. Derrière les arpèges réverbérés et mélancoliques aux étranges modulations qui n’auraient pas détonné chez Cocteau Twins (Somewhere Right Now In The Future) ou sous les vagues clinquantes de mantras scandés depuis les enfers bouddhistes de Naraka, l’Esprit n’est jamais loin. Avec ce sens du mystère aux frontières de l’anathème, de l’épiphanie, toujours par-delà la magie.


Que ce soit dans les intitulés ou la composition des pièces mêmes (Acts of Magic, Into The Magic Land), la question de l’irréel, du surnaturel, du sens, des biais de perceptions, du merveilleux, de l’avant et de l’après (You Retreat In Time and Space, Deep Time) est proéminente. Et ce même quand la mort rôde (Memory Death) telle une toxine diffuse qui embaume tout le disque malgré son étrange clarté. Avec un sentiment de putréfaction (The World Becomes Flesh, Blood In The Labyrinth) qui nous ramène parfois à une imagerie plus proche d’une série de true crime que d’un documentaire de National Geographic. Volontairement narratives, mobilisant toujours avec malice dans ces samples de larges commentaires ou interventions plus ou moins savantes et illuminées, ces bandes passées sous révélateurs acides paraissent moins distantes et fantasmagoriques qu’autrefois. Mais la production a beau revêtir des partis pris plus contemporains, nous ne sommes pas moins dans des espaces liminaux, à l’image de l’utilisation d’un des morceaux de ce nouvel album dans l’adaptation par A24 des fameuses Backrooms, une des dernières légendes urbaines à grande échelle née sur internet. Délire de geek ? Ce serait bien réducteur face à l’aventure sonore, musicale et ludique qui s’offre à nous avec ce disque de 69 minutes qu’il nous est impossible de ne pas revisiter sitôt la première écoute terminée. Car on ne fait pas le tour d’un Boards of Canada comme ça. Ce serait bien trop facile.


Suite de la chronique disponible ici (MOWNO.COM)

Kamille_Tardieu
8
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le 9 juin 2026

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Le  K

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