Satané Gainsbourg ! Toujours là où on ne l’attend pas. Sa carrière solo en 1965 végète malgré des albums magnifiques. Alors, il écrit pour les autres, en particulier les yé-yés à la mode : Michèle Torr, Régine, Pétula Clark, même Claude François. Il va jusqu’à écrire huit tubes en un an, le record revenant évidemment à France Gall qui termine première au concours de l'Eurovision avec un "Poupée de cire, poupée de son" en qui personne ne croyait mais à qui il offre aussi la délicieuse ambiguïté des « Sucettes » ! Gainsbourg est passionné de pop anglo-saxonne, Beatles (« Les petits gars de Liverpool » cités dans « Qui est in, qui est out ? », et qui ont triomphé à l’Olympia en 1964), mais aussi les Kinks, les Stones, les Animals. C’est cette influence qu’il ramène dans ses nouvelles chansons enregistrées à Londres avec guitares, chœurs, orgue hammond. Et voilà, Gainsbourg crée la pop à la française ! Elle va en faire une légende pour de nombreux artistes anglo-saxons comme Neil Hannon par exemple ou Daho chez nous. Il compose un deuxième E.P. en 1967, reprenant sensiblement les mêmes ingrédients. De retour à Paris, il vit une idylle passionnée avec Brigitte Bardot, pour qui il compose en une nuit "Bonnie and Clyde" et le sulfureux "Je t’aime moi non plus", bloqué à sa sortie par la sex-symbol suite à une demande de son mari, et qui ne sortira pas avant 1986 (présent dans les bonus CD). La séparation du couple est définitive et terrible.
Cet album, « Initials BB », est en réalité un recueil des deux E.P. auxquels sont ajoutés "Bonnie and Clyde" et une troisième série d’enregistrements de 1968. C’est donc un album presque mythique, représentatif du début de la période pop de Gainsbourg qui durera encore quelques années et à laquelle il donne ses titres de noblesse dès 1971. Le résultat est fantastique avec des classiques instantanés, faussement simples mais extraordinairement novateurs et qui se nomment "Qui est in, qui est out ?", "Docteur Jeckyll & Monsieur Hyde", « Comic Strip », « Bonnie & Clyde ». Parmi les chansons un peu moins connues, « Ford Mustang » et « Torrey Canyon » sont des petits bijoux. "Docteur Jeckyll & Monsieur Hyde" est un autoportrait de ce peintre chanteur, pudique et provocateur, jazzman et auteur pour adolescents. J’ai laissé à part le chef d’œuvre de cet album, « Initials B.B. », une ode à Bardot, tant pour sa composition sublime inspirée de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak que pour ses paroles poétiques et hallucinantes. OK, à côté de ces morceaux, d’autres font un tout petit plus pâle figure, comme « Marilu » ou « Black & white », tout en étant sympathiques. Mais ce sont des petits détails et il avait placé la barre tellement haut avec les merveilles de cet album qu’on ne peut pas lui en vouloir. Un album essentiel des années 60 qui utilise les codes musicaux de la pop british dans une langue qui mêle français et anglais presque en continu. Gainsbourg pensait atteindre ici le succès commercial et amoureux. Il n’aura là ni l’un ni l’autre. Son histoire avec Bardot tourne court et son ambition de faire de la pop un art majeur n’est pas comprise à l’époque. Il faudra attendre encore un peu avant de réaliser qu’on tient là une pierre angulaire de la chanson française, ouverte sur l’avenir. Dans les bonus du CD, on trouve les versions de « Comic Strip » et surtout « Je t’aime moi non plus » enregistrées avec Bardot et cette dernière version déborde de sensualité (plus que celle avec Birkin?), sans doute trop explicite pour l’époque. Serge a beau nous dire que « L’amour physique est sans issue », on sent dans leurs deux voix la passion dévorante qui les unissait alors.