Un virage important et qui a suscité de nombreuses critiques.

« Nous détestions ces limitations tacites de la scène metal » a affirmé Tom Warrior, chanteur et guitariste du groupe. Ce 2e album (en plus des EP) de Celtic Frost est paru en 1987 et c’est peu de dire qu’il va déstabiliser les fans historiques de la formation helvétique. Ils ont permis de fonder les racines du black doom metal mais sentent bien qu’il leur faut évoluer pour ne pas se répéter et tourner en rond. Le virage va être impressionnant, déstabilisant c’est vrai et à sa sortie, va diviser admirateurs et critiques : réinvention superbe ou sortie de route complète ? La réponse me semble plus évidente aujourd’hui même si des fans et journalistes obtus les ont accusés de « virer commercial » : tu parles ! Avec un album pareil, complètement hors des sentiers battus, il était IMPOSSIBLE de prévoir le succès qu’il aurait. Le trio a décidé de regarder droit devant lui, quitte à déplaire ou à ne pas être compris, d’enrichir sa musique tout en gardant la puissance de « To Mega Therion ». Si je suis honnête, amateur de leurs 1ères œuvres, je n’avais pas aimé ce « Into the pandemonium », peut-être trop avant-gardiste pour moi avec un côté chamboule-tout qui m’avait désarçonné.

Et le réécoutant en 2025, j’ai compris à quel point je m’étais trompé et que parfois, il faut laisser du temps à des albums pour en saisir la substance. Le thrash s’efface un peu, moins brutal et (un tout petit peu) moins agressif et le trio souhaite clairement élargir les frontières du metal, genre alors très cadré entre speed, thrash et hard plus classique. Pas question de les bousculer. Imaginez, un album du groupe fondateur du black metal sur lequel on trouve « Tristesses de la lune », un poème de Baudelaire mis en musique et chanté par Manü Moan (des Vyllies) ! Pourtant, il s’intègre magnifiquement à l’ensemble. Sur « One in their pride », le trio nous propose un titre dance construit autour d'extraits sonores du programme Apollo de la NASA. Son utilisation du sampling et des boîtes à rythmes rappelait ce que faisait Ministry, waouh, ça m’a sauté aux oreilles. Là les fans des débuts se sont pour beaucoup bouchés les oreilles, malheureusement. Inculte que j’étais, habitué ado aux sentiers balisés et aux jugements tranchés, j’avais détesté (« Beh, euh, c’est pas du metal ce truc ! »🙄) !!! Même Tom Warrior a avoué que pour lui, le groupe était ici allé trop loin dans les expérimentations et ils se sont fait tailler en pièces par leurs collègues d’autres groupes comme Anthrax. Quel dommage…Ils osent s’aventurer vers des musiques orientales voire moyen-orientales, symphoniques et même new wave avec la reprise (plus que surprenante) en ouverture de « Mexican Radio » d’Aztec Camera ! La mélodie pop est là mais l’ambiance reste rugueuse et on sent que l’agressivité est toute proche, prête à vous saisir à la gorge. La voix de Warrior, elle, se défait grandement de ses atours morbides.

On y sent clairement l’influence (revendiquée) des groupes post-punk comme Bauhaus, Christian Death, Siouxsie and the Banshees et The Sisters of Mercy. «I won’t dance » est même sorti en single, ce qui est rare pour un album de thrash. Karl-Ulrich Walterbach, patron du label Noise, « n’a pas compris » le nouveau matériel de Celtic Frost et a menacé à plusieurs reprises de couper les vivres à l’enregistrement s’ils ne jouaient pas du thrash metal conventionnel, leur demandant de sonner comme Slayer. Ces critiques ont rendu les musiciens de Celtic Frost furieux et ça a été leur ultime album pour Noise records. Cependant, « Into the pandemonium » doté une nouvelle fois d’une pochette grandiose (signée Jérôme Bosch, une partie du "Jardin des délices"), a connu un vrai succès public, devenant la meilleure vente de leur label. Quatre décennies plus tard, on comprend à quel point cet album a été novateur, de nombreux artistes l’ont depuis affirmé comme Paradise Lost ou My dying bride. En cherchant à emmener les musiques extrêmes dans d’autres territoires, le trio helvète a été un défricheur de nouveaux sons, de nouvelles ambiances, refusant à tout prix de faire du sur place. Mais sans doute trop en avance sur leur époque pour être compris. L’occulte est toujours présent, mais de façon moins extrême, moins niché au cœur des limbes. La musique de Celtic Frost n’est pas devenue « lumineuse » pour autant, attention ! Le plus accessible de leurs albums (ce qui ne veut en aucun cas dire « facile »), celui sans doute par lequel entrer dans leur discographie, mais extrêmement riche et complexe avec un mélange d’influences très vastes. Du « metal expérimental », eh oui, c’est possible, Celtic Frost l’a fait, chapeau ! Fascinant.

JOE-ROBERTS
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le 8 nov. 2025

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