La jetée (EP)
7.4
La jetée (EP)

EP de Asinine (2025)

Dès les premières notes de "Comme des pierres", La Jetée donne la sensation très précise du temps suspendu avec ce piano qui trébuche doucement d’un accord à l’autre.

Le titre, clin d’œil cinéphile à La Jetée (1962) fonctionne comme vraie clé de lecture du projet.

Ici, tout parle du temps qui se fige, des souvenirs qu’on tente de retenir avant qu’ils ne s’effacent ; cette fameuse gamberge face à l'horizon, familière à quiconque s'étant déjà assis sur des rochers en bord de mer.


L’univers visuel et sonore d’Asinine est volontairement dépouillé. Un rap gris, humide, presque hivernal. Rien de spectaculaire ni de démonstratif, mais une atmosphère très cohérente, qui évoque la mer, l’attente, et cette impression d’être seule à l'arrêt alors que le monde continue de défiler autour.


Musicalement, le projet glisse en permanence entre plusieurs territoires. Il y a du rap, évidemment, mais aussi des inspirations de pop alt. et de chanson française moderne. L’autotune et le traitement de la voix, devenus signatures chez Asinine, ne masquent rien : ils façonnent le timbre et laissent passer sa fragilité.

Jusque là lassé par ses prods électronique éthérées que je trouvais redondantes, j'avais repoussé l'écoute de ce nouveau projet. La Jetée m'a pris de court ! Elle laisse une place importante aux drums acoustiques, qui fonctionnent surprenamment bien avec son style digital, en donnant du relief et du mouvement aux morceaux.

Les pianos, les synthés et les textures électroniques sont toujours là, mais ils dialoguent avec ces instruments plutôt que de les écraser. Sur "Meute de loups", on sent presque une influence trip-hop dans la manière dont la rythmique respire, tandis que "100 ans" va chercher des couleurs plus pop, presque pop-rock. Le disque varie les matières sans perdre sa cohérence.

Certains passages instrumentaux s’étirent, respirent, et participent pleinement à l’identité du projet... ce sont ces moments-là qui donnent envie de rester sur la jetée un peu plus longtemps que prévu :)


Peut-être le plus gros point fort de ce projet, l'écriture. Une écriture à fleur de peau, qui combine la justesse à l’effet (l'artifice au service du vrai). Asinine ne joue pas un rôle, parle de ses doutes, de sa fatigue émotionnelle, de ses relations, sans chercher à embellir quoi que ce soit.

Sa voix douce, parfois presque enfantine, contraste fortement avec ce qu’elle raconte. Cette tension-là apporte beaucoup au disque. Presque chaque titre pourrait être sujet à une analyse linéaire pertinente !

Certaines phrases restent longtemps en tête. Asi9 creuse la même inquiétude sous différents angles, jusqu’à trouver sa forme la plus juste. Les morceaux parlent de relations, de rapports aux autres, d’angoisse (vue comme une "Cage thoracique") et d’usure émotionnelle, qui tous semblent mener vers une même fatigue intérieure. Le disque s’autorise aussi des échappées plus larges : un regard politique désabusé, et même une introspection familiale sur "100 ans" (bien que toujours tenue par la même pudeur).

J'apprends des nouveaux tours à un vieux chien. J'veux changer d'issue j'prends le vieux chemin

"Si le soleil existe" - Asinine (La Jetée)


C’est dans cette poignante outro que la vague vient s'écraser sur la digue. Les images s’enchaînent : la colère portée comme un manteau trop grand (celle-ci ne la gronde plus..), la honte de pleurer, la violence retournée contre soi, puis cette méchante punchline qui reste en tête (cf. ci dessus). Elle s'en va sur un simple "C'est la vie" presque stoïciste, comme un arrêt sur image lucide, qui donne immédiatement envie de relancer l’album.


Le format court joue clairement en faveur du projet. Les morceaux avancent souvent par boucles, montent doucement en intensité, comme une marée : elle est prévisible, inévitable, et nous ramène toujours au même endroit.

L’absence de featuring accentue aussi ce sentiment de solitude, mais laquelle ? Celle qu'on choisit, ou celle qu'on subit jusqu'à l'accepter ? Le disque ne tranche pas. C'est le journal d'une pluie battante : répétitive, qui lave sans rien résoudre, qui continue juste parce qu'elle continue


La Jetée installe un monde cohérent et habité. Et surtout, il donne envie d’y rester un moment, même quand il y fait froid et qu'il y pleut des cordes.

Un projet fragile, immersif, profondément honnête... et très singulier dans le paysage actuel.

scamboy59
8
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le 22 janv. 2026

Critique lue 41 fois

scamboy59

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