Ce coffret 3 CD ou 5 vinyles quand il est sorti en 1986, a été un triomphe difficilement imaginable. Il reste un des albums les plus vendus aux Etats-Unis. On raconte même que le jour de sa parution, l’absentéisme au boulot à travers les Etats-Unis a été record, beaucoup d’Américain(e)s préférant rester chez eux pour l’écouter ! Il faut dire qu’il était attendu ce live depuis longtemps par les fans puisqu’il n’en existait pas d’officiel jusqu’ici. La maison de disques Columbia voulait sortir un live de la gigantesque tournée Born in the USA, ne serait-ce que pour lutter contre les bootlegs de Springsteen qui proliféraient depuis des années. En 1975 et 1978 encore, Bruce laissaient ses fans qui voulaient enregistrer ses concerts le faire avec leur magnétophone, pour en garder un souvenir. Pour lui, un concert devait se vivre en direct, non sur disque, il a donc été longtemps réticent à faire paraître un album en public. Mais voilà, en 1984-85, les bootlegs du Boss sont devenus une véritable industrie sur laquelle prospèrent des maisons de disques pas franchement légales et avec un son parfois très médiocre. Afin de leur couper l’herbe sous le pied, Bruce décide non pas de sortir un album live de la dernière tournée mais une anthologie en concert des 10 dernières années en 3 CD. C’est en concert que la réputation de Bruce s’est d’abord affirmée, avec son gang du E Street Band, déchaînant des clubs puis des grandes salles et enfin des stades entiers à travers le monde lors du Born in the USA Tour. Une énergie dingue au service de morceaux exceptionnels qu’on va retrouver en grande partie dans ce coffret, tirés des tournées 1975, 1978, 1980-81 et largement de celle de 1984-85. 8 titres sont extraits du seul Born in the USA. De Thunder Road seul au piano joué au Roxy de Los Angeles en 1975 (unique titre de la tournée Born to run) jusqu’à Jersey Girl en 1985 au Meadowlands Stadium, une montée en puissance extraordinaire. Rien que la version de Rosalita doit être écoutée, un résumé du rock’n’roll en 10 mn ! Mais ce coffret était aussi l’occasion d’entendre les versions de Bruce de titres qu’il avait écrits pour les autres comme Fire, écrite à l’origine pour qu’Elvis la chante mais il est mort juste avant. Ce sont les Pointer Sisters qui en ont fait un tube en 1978. Because the night est le morceau qu’il a écrit avec Patti Smith et dont on a ici sa propre version en 1980 pour la 1ère fois. Rayon reprises, là aussi, le fan est gâté entre Raise your hand (Eddie Floyd), War (popularisée par Edwin Starr), une chanson contre la guerre du Vietnam, autant de fantastiques moments. Et justement, c’est en intro de The River qu’il nous fait une confession bouleversante, une chanson intimement liée à sa famille puisqu’elle raconte l’histoire de sa sœur : le père de Bruce voulait qu’il s’engage dans l’armée pour devenir un homme, un vrai, mais il n’est pas pris lors de l’examen médical à la suite de séquelles d’un ancien accident, échappant ainsi à la guerre du Vietnam. Le batteur de son 1er groupe, Bart Haynes, est mort au Vietnam en 1967 et le traumatisme pour lui en a été profond. La conclusion de son histoire tombe : quand il lui a annoncé qu’il n’était pas pris comme soldat, le père de Bruce en a été soulagé. Il lui faudra des années pour réussir à écrire sur ce conflit, ce qui donnera la chanson Born in the USA, à des années-lumière de l’hymne patriotique qu’on a pensé y voir … Les versions live prennent une incontestable nouvelle dimension et un gros travail a été fait sur le son, pour égaliser des morceaux enregistrés sur des années et dans des configurations différentes. Alors, bien sûr, des fans de la 1ère heure ont regretté que le coffret ne commence qu’en 1975, et encore avec un seul titre. Pourquoi pas 1972-73 ou 1974 ? Pourquoi avoir privilégié des enregistrements dans de grands stades au détriment des petits clubs qui ont fait sa réputation ? Et puis, c’est vrai qu’il manque certains morceaux de bravoure. Ils sont si nombreux avec Bruce qu’il est difficile de tous les recenser (pas de Jungleland, de Kitty's back....) !!! Les discussions peuvent être sans fin avec des concerts qui durent chacun 3 voire 4h pour les plus longs (le fameux concert du 31 décembre 1980, un monument du rock !). Oui, il y avait de quoi remplir de très nombreux CD mais ce qu’on tient là est phénoménal et même incomplet ne donne qu’une envie : aller voir Bruce et sa bande de rockers en concert et puis y retourner encore et encore ! Je l’ai vu 13 fois et je ne m’en lasse pas, même si les années passent vite, ses derniers concerts à Paris en 2023 alors que Bruce a 73 ans ont montré une envie de s’amuser toujours intacte et de balancer de grands morceaux même si les setlists bougent très peu maintenant d’un soir sur l’autre. Depuis, la quasi-totalité des concerts qui ont servi à réaliser ce coffret sont sortis officiellement et en intégralité, Bruce ayant compris la nécessité d’ouvrir ses archives pour laisser une trace de ces moments uniques dans l’histoire du rock. A noter un livret très complet avec photos, les paroles de toutes les chansons et infos complètes.