Ce concert du 30 août 1992 est le 2e que Nirvana a donné lors du festival britannique de Reading. Ils y avaient déjà joué l’année précédente en 1ère partie de Sonic Youth. Cette fois-ci, ils sont les vedettes incontestées et attendues au tournant car entre les 2, « Nevermind » est quasiment devenu un phénomène de société, une déflagration qui a un peu pris tout le monde par surprise, le succès a été mondial jusqu’à devenir envahissant, la célébrité et ses revers pesant de plus en plus sur Cobain, leader torturé mais terriblement doué du trio. Nirvana est désormais surnommé par les médias les « rois du grunge », le « plus grand groupe de rock au monde » (rien que ça !), sans que ça veuille dire grand-chose car leur talent était infiniment plus vaste que cette étiquette réductrice. Ce concert à Reading allait être leur dernier au Royaume-Uni.
Il s’inscrit dans une période compliquée pour Cobain et le groupe : quelques jours à peine auparavant, il est devenu papa d’une petite fille qu’il a eu avec Courtney Love, chanteuse et guitariste du groupe Hole. Sa vie privée est scrutée à la loupe par les tabloïds et les rumeurs enflent de plus de plus. Des articles paraissent sur la possibilité d’une séparation du groupe à cause des addictions lourdes de Cobain et des tensions grandissantes avec Grohl et Novoselic. La rumeur circule même que Nirvana va annuler le concert de Reading et ne pas jouer. Grohl a raconté qu’alors qu’il était dans les coulisses du festival, plusieurs de ses amis musiciens qu’il a croisés ont été surpris de le voir, persuadés que le groupe ne viendrait pas, quand bien même ils en étaient la vedette ! Même après les avoir rassurés, les amis de Grohl restaient dubitatifs, pensant peut-être à une annulation de dernière minute…
Nirvana va donc clôturer la 3e et dernière soirée du festival, devant 50 à 60 000 spectateurs/trices, le groupe succédant à leurs potes des Melvins, de Mudhoney, L7 et passant après Nick Cave et ses Bad Seeds. Ne ratant jamais une provocation et se fichant des rumeurs sur son état de santé et la séparation du groupe, Cobain arrive sur scène…en fauteuil roulant, vêtu d’une blouse d’hôpital et d’une perruque ! C’est la tenue qu’on voit sur la photo au verso du CD. Il est accueilli par Novoselic qui lui a serré la main et a dit au public qu’« avec le soutien de ses amis et de sa famille, il va y arriver !». Cobain a fait semblant de lutter pour se relever alors qu'il se levait devant le micro, chantait une phrase de la chanson d'Amanda McBroom " The Rose ", puis s'effondrait au sol. Après être resté brièvement immobile, Cobain s'est remis sur pied, a mis sa guitare et le groupe a immédiatement commencé son set. Voilà pour la mise en scène mêlant autodérision et punk.
Le concert est incroyablement puissant, le son excellent, le groupe envoie une performance explosive avec la grosse majorité des titres de « Nevermind » à l’exception de « Something in the Way » et « Endless, Nameless ». Mais aussi plusieurs chansons de leur premier album de 1989, Bleach, la compilation Sub Pop 200 « Spank Thru » et des habitués de la setlist comme " Aneurysm ", " Been a Son " et le single de 1990 " Sliver ". Il comprenait également une reprise de "D-7" des Wipers, qui avait été publié en face B sur le single " Lithium " en juillet 1992, et " The Money Will Roll Right In " de Fang. Le groupe a également interprété les chansons inédites « Tourette's », « All Apologies » et « Dumb », toutes trois apparues sur leur dernier album studio, « In Utero », en septembre 1993. Une grande partie du public a chanté les paroles du single de l’époque "Lithium", que Grohl citera plus tard comme l'un des plus grands moments du groupe. La performance de " Smells Like Teen Spirit ", le single révolutionnaire du groupe dans Nevermind, incorporait au début une partie du single de Boston de 1976 " More Than a Feeling ", une référence aux similitudes entre la guitare principale des deux chansons. Le spectacle s'est terminé avec Cobain jouant l'hymne national américain façon Hendrix, " The Star-Spangled Banner ", et le groupe brisant leurs instruments. C’était une habitude pour eux mais, bon, les Who l’avaient fait bien longtemps avant eux !
La preuve qu’avec Nirvana, même si leur état d’esprit était très punk, il n’était jamais question de faire table rase du passé, leurs références étaient bien trop importantes pour qu’ils puissent les nier et le respect qu’ils devaient à ceux et celles qui les avaient précédés trop fort (bluesmen du Mississippi, Neil Young, Beatles, Sex Pistols…). Pas question de nihilisme chez Nirvana, ils s’inscrivent juste dans la grande histoire du rock. Quand en 2012, McCartney a invité Grohl, Novoselic et Pat Smear (leur dernier guitariste) à jouer avec lui, reformant ainsi Nirvana, c’était parfaitement sensé et logique. Et Kurt était un artiste capable d’écrire de sacrément bonnes chansons, ce qui fait que des ados d’aujourd’hui découvrent et écoutent encore Nirvana 30 ans après la mort de Cobain, des chansons faites pour durer. Ce « Live at Reading » est un excellent live, les membres du groupe eux-mêmes l’ont souligné. Pourtant, les tensions vont être de plus en plus fortes entre eux, au gré de la dégradation de la santé de Cobain et de concerts toujours plus gigantesques et chaotiques. En octobre 92, lors de leur concert dans le stade de Buenos Aires, très énervés par l’accueil honteux qui a été fait à leurs copines qui assuraient leur 1ère partie, le groupe va tout simplement saborder leur concert, refusant de jouer « Smells like teen spirit » ! Eh oui, punk (ou grunge ou rock, ce que vous voulez après tout !) c’est avant tout un état d’esprit, ne pas se prendre au sérieux, ne pas respecter les règles établies, bousculer et provoquer pour faire réagir.