Je n’ai pas découvert Lovey au bon moment. Ou plutôt, pas au moment “logique”. Tout le monde m’avait dit d’écouter It’s a Shame About Ray, ce disque culte, plus brillant, plus cohérent. Mais un jour, je suis tombé sur Lovey par hasard, dans une pile de CD chez un ami. La pochette n’avait rien de spectaculaire, mais j’ai appuyé sur “play”, un peu distrait.
Et là, ce n’était pas ce à quoi je m’attendais. Je pensais trouver un disque de rock nerveux, un concentré de grunge avant l’heure. Il y avait ça, oui, des guitares qui râpent, des refrains qui cognent. Mais très vite, j’ai senti autre chose : une tendresse maladroite, un aveu d’égarement. Comme si derrière chaque riff, Evan Dando murmurait : “je suis paumé, mais je tiens encore debout.”
Sa voix m’a accroché immédiatement. Pas une voix impressionnante, pas une voix qui cherche à séduire. Une voix fatiguée, hésitante, parfois comme en aparté. J’ai eu l’impression qu’il chantait dans la pièce à côté, sans se soucier qu’on l’écoute.
Je crois que Lovey me parle parce qu’il n’est pas parfait. Il hésite, il se cogne contre ses propres limites. On sent encore les racines punk du groupe mais déjà les envies de folk et de mélodie.
C’est un disque qui cherche sa place, qui change d’humeur comme moi à l’époque quand je ne savais pas si j’étais en colère ou juste fatigué.
Parmi les morceaux de l’album : Ride with Me a été la claque. Une chanson qui m’a donné envie de conduire la nuit sur les quais du Rhône, sans but, juste pour ne pas rentrer. Elle m’a rappelé des étés où j’avais l’impression que tout commençait et que tout s’effondrait en même temps.
Et puis Stove… une chanson sur un poêle. Je me suis dit : “ils sont sérieux ?” Oui. Et ça marchait. C’était tendre, un peu idiot, et justement ça m’a touché : faire d’un détail domestique un truc presque poétique.
Mais aussi Brass Buttons la reprise de Gram Parsons. Là, j’ai baissé le son pour l’écouter à voix basse, presque religieusement. C’était simple, nu, sincère. Dans ma chambre d’étudiant, ça m’a donné l’impression d’une présence humaine, comme si quelqu’un s’asseyait sur le lit à côté de moi.
Et enfin (The) door : morceau le plus obsessionnel, on y sent l’urgence, l’impatience, le besoin de sortir ou de claquer cette fameuse porte, mais aussi l’impossibilité de le faire vraiment.
Pour qui apprécie les Lemonheads, Lovey est le chapitre secret qu’il faut lire pour comprendre la suite. Et pour qui découvre le groupe, c’est une belle porte d’entrée : pas parfaite, mais pleine de promesses, comme une vieille photo qu’on garde précieusement, parce qu’elle capture le moment exact où tout a commencé à changer.
Alors oui, Lovey n’est pas leur chef-d’œuvre. Mais je l’aime pour ça. Pour son côté bancal, pour ses chansons qui tiennent à moitié debout, pour ses éclairs de sincérité.
Trente cinq ans après sa sortie, Lovey me rappelle qu’on peut transformer le désordre en quelque chose de beau, que les fissures peuvent résonner plus fort que les murs bien lisses. Et c’est peut-être ça, finalement, qui fait qu’un album reste.