J'écris cette critique bien après la sortie de Lulu et bien après ma première écoute. Il m'a fallu énormément de temps pour assimiler ce triple disque et, à vrai dire, c'est en redécouvant "Notre-Dame Mélancolie" que j'ai décidé de "graver dans le marbre" ce que je pense de cet album.


Saez m'accompagne depuis le lycée, quand je l'ai découvert grâce à un ami avec "Les Meurtrières", puis "Into the wild", puis Messina dans son entièreté. J'ai ensuite découvert J'accuse et Varsovie - L'Alhambra - Paris en attendant Miami. J'ai adoré tous ces albums, même le dernier, mais ma préférence allait vers Messina. On a l'habitude d'attendre avec cet artiste, mais j'avais fini par perdre patience en attendant l'album suivant, mais j'ai fini par écouter, après tout le monde, L'Oiseau liberté puis Lulu, puis #humanité que j'ai beaucoup moins apprécié, et enfin Ni Dieu ni Maître 2016 - 2019.


Tout cela est un peu flou, mais je me souviens surtout de mes premières écoutes de "Je suis" et de "Mon terroriste" qui m'ont beaucoup marqué par ce côté rock que l'on sait et par cette prosodie particulière que j'apprécie énormément. On retrouve dans "Mon Européenne" ce même aspect avec, en prime, comme dans "Je suis", ce moment où la musique "part" et où la voix de Saez s'envole. J'ai toujours apprécié cette façon de faire si caractéristique de cet artiste et présente évidemment sur de nombreux albums.


Le premier disque s'ouvre avec "Guantánamo", chanson en espagnol très douce qui permet d'entrer paisiblement quoiqu'avec force dans cette œuvre. La chanson "Peuple manifestant", diffusée peu avant la sortie de l'album, est un cri de révolte que l'on peut rapprocher des chansons qui n'ont pas été enregistrée en studio mais chantée en concert comme "Au bar-tabac du populaire" et qui fait plaisir à entendre. Mais on sent déjà, comme j'ai pu le lire dans d'autres critiques, que Saez en a marre, qu'il n'en peut plus. Et on le comprend.


J'ai moins apprécié "Bonnie", mais je retiens tout de même l'instrumentale qui envoie et l'anaphore qui rentre dans la tête. "Rue d'la soif" est une chanson d'ivresse qui fait plaisir. "Ma putain du show-biz" me semble plus oubliable malgré un ensemble assez entêtant. Avec "Ma gueule de terroriste", on comprend que l'album se dirige vers quelque chose de différent des premières chansons. En effet, comme les autres triple albums, on a deux albums mélancoliques et un album de révolte (Paris et Sur les quais pour les précédents), mais je caricature car tous ces thèmes se mélangent finalement. Ici, Saez place "l'album de révolte" en première position, comme pour dire : "Voilà, j'ai craché ce que j'avais à craché, maintenant laissez-moi pleurer." Encore une fois, je caricature car Mon Européenne n'est pas du tout un disque bâclé.


Le disque se termine sur "Pierrot" et l'on comprend bien qu'un changement s'amorce : musique plus minimaliste, voix plus posée. Les paroles du début sont reprises des "Enfants Lune", mais on a l'impression que l'espoir contenu dans la chanson originelle a disparu. Le personnage de Pierrot est intéressant. Je me souviens d'une interview de Saez (il y a longtemps, donc), dans laquelle il disait qu'un prénom, ça disait quelque chose à tout le monde, et que c'était pourquoi il en utilisait tant. On retrouve ça ici. On connaît tous Pierrot ou bien c'est nous-même.


On passe au deuxième disque, Lulu. "L'Humaniste" est repris de L'Oiseau liberté. Bon, ça en fait un de plus. "Au cimetière des amours" est un long morceau, mais pas trop long. C'est triste et ça parle de solitude, faut être accroché, mais c'est beau. "P'tit bout d'paradis" est douce et jolie, mais on a l'impression que ça ne se renouvelle pas vraiment et qu'on continue dans la même veine. Pas forcément un mal. Dans "Les Amours mortes", Saez chante avec une force qui ne peut être qu'appréciée : de l'amour encore, évidemment. "Thème Paris" est un morceau instrumental tout à fait entraînant et que je retiens beaucoup.


"En sangre", second morceau en espagnol, est absolument magnifique. Le texte est court, mais la composition musicale est magistrale. On se retrouve nostalgique, amoureux, passionné et déprimé tout à la fois. Je l'ai découvert sur le tard, après l'avoir passé rapidement sans m'y attarder. Grossière erreur, même si je pense qu'on tombe toujours sur les chansons sur lesquelles on doit tomber. Je pense d'ailleurs à une critique de Ni Dieu ni Maître 2016-2019 dans laquelle l'auteur évoque la chanson "Château de brume" que je ne connaissais que de nom ; j'ai pleuré en l'écoutant, des années après sa sortie. Bref.


"Lulu", la fameuse chanson éponyme, est un merveilleux morceau de rupture amoureuse. On sent que Damien n'en peut plus, qu'il se parle à lui-même et qu'il s'adresse en même temps à tous les amoureux éconduits et que ça devient universel. Je ne sais pas s'il évoque toujours sa rupture avec Kasia de VLP, mais ça commence à faire long... et pourtant on le comprend. Évidemment, ça rappelle "Manu" de Renaud et "Jef" de Brel, surtout cette dernière, une chanson plutôt méconnue de Brel je crois qui mérite pourtant toute notre attention. L'une de mes chansons préférées de Saez.


"Putain ma vie". Putain, quel morceau, quel morceau dingue. Ici, pas de filtre : Saez raconte sa dépression et a juste besoin de s'exprimer, comme si on n'était pas là à l'écouter. Cette chanson m'a longtemps accompagné et m'accompagne encore dans mes périodes les plus dures, quand j'ai besoin d'être compris. Puis "Ma gueule" vient calmer un peu l'ensemble avec une chanson dans laquelle l'artiste parle à sa fille ; mais, même après l'évocation dans "Putain ma vie" de ses "gosses un peu qui [lui] donnent du baume à vivre", je crois que Saez n'est pas père, et ça rend la chose encore plus terrible. Chanson très douce, du Renaud encore une fois.


"Pleure pas bébé" est peut-être la chanson qui me plaît le moins de l'album, elle est trop longue et peu passionnante.


On passe au dernier disque. On est déjà à deux heures de musique et il nous reste encore plus d'une heure - et ça fait plaisir, même si on se demande comment Saez pourra faire plus triste : il le peut. En bords de Seine s'ouvre sur "Tristesse", morceau instrumental fleuve de 16 minutes, le plus long il me semble de sa discographie. Batterie et piano, mélange intéressant auquel je ne m'attendais pas ici. Les trois morceaux suivants, "La Neige", "Thème Mélancolie" et "Thème de l'adieu" m'ont beaucoup moins marqué que le reste. En ce qui concerne les chansons purement instrumentales, je retiens surtout, chez Saez, "La Lutte" et "Thème Introduction à l'œuvre" qui ne sont pas sur cet album mais que je vous invite à écouter.


Le piano de "Matin de pluie" ainsi que l'épiphore (répétition du titre plusieurs fois en fin de vers) permet à la musique de rentrer dans la tête et l'on entre véritablement dans le disque avec ce morceau.


Et puis "Notre-Dame Mélancolie", évidemment. Tout le monde a parlé de ce morceau, disant que ce serait un titre majeur du répertoire de Saez - je pense que c'est vrai. Le crescendo créé par la musique, la prosodie et les paroles nous entraîne jusqu'au point culminant des derniers vers, impossible de souffler, on est happés par la détresse du chanteur qui nous rappelle toute l'étendue de ses capacités, au cas où on l'aurait oublié. C'est un morceau phare, indéniablement.


"Matins de neige" est une musique si douce et la façon de chanter de Damien colle parfaitement avec les paroles et le piano. Elle rappelle "Ma gueule" dans la prosodie.


"En bords de Seine" continue sur le thème de la rupture, le titre comme un refrain, on sent qu'on arrive sur la fin de l'album et, si on a tout écouté d'un coup, on arrive au bout de nous-même. On retrouve le piano et la batterie de l'ouverture du disque.


Et l'album termine par "Si", dont l'instrumentale est solennelle et ne peut être comparée à rien ou presque de déjà existant chez Saez. Comme dans "Notre-Dame Mélancolie", ça va crescendo. Morceau fleuve encore une fois dans lequel il se laisse le temps de tout dire ou presque.


Ainsi se termine mon album préféré de Damien Saez. Un album dans lequel il se laisse le temps et l'espace de tout avouer, de tout chanter, de tout scander, de tout vomir aussi, de tout pleurer. Des chansons longues dont on voudrait qu'elles ne finissent jamais. En en achevant une nouvelle fois l'écoute, je repense à "Mon Européenne", à "En sangre", à "Lulu", à "Notre-Dame Mélancolie" et je me sens apaisé. Triste mais apaisé. Triste de l'être mais apaisé d'avoir été ainsi compris.


Saez, on se retrouve en concert en décembre et en juillet prochain.


Jean-Lett
10
Écrit par

Le 28 septembre 2022

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2 commentaires

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Billy98
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