C’était dans leur nature, ceci dès les prémices. Avant la déferlante mondiale, avant un succès d’estime et de fait, avant From Mars To Sirius. La volonté d’ébranler, de dégourdir un mouvement en pleine loukoumisation, dégoulinant de grasse autosatisfaction. Proposer, le songe béat de tout artiste, quelque chose de différent, qui ait du sens et s’inscrive dans une pensée. Briser les foutus codes que la culture se plait à s’imposer pour son plus grand malheur. Accoucher dans la douleur d’une musique sanglante qui ne ressemble qu’à eux, les frères Duplantier, les grands rêveurs ébahis, la caboche pleine de contradictions et de déni, les yeux braqués sur cette planète en décrépitude, le vandalisme des Hommes. Pleins d’espoir avant tout et de la ferme intention de secouer la fourmilière.


Alors ils ont secoué. Encore et encore. Et puis gueulé. Et puis cogné. Pour que tout le monde entende.


C’était pas assez.


Le sujet plié, le saccage insuffisant. Il fallait recommencer. Retravailler la formule. Evoluer, dévoluer, déconstruire. Autre chose.
Ainsi du premier cycle.
Si vite bouclé, oublié, pour que vagisse la relève malhabile, la nouvelle remise en question absolue, la prise de risque véritable, la course au chamboulement. Encore. Avec pour seul fil conducteur un perfectionnisme passé d’âge, celui qui se mêle si bien à la fougue renouvelée par le défi, celui qui inscrit déjà Gojira dans l’Histoire de la musique.


Un disque après l’autre, d’évolution en révolution, valises jamais posées, en transit continu vers un idéal fuyant, une hydre jamais satisfaite.


Il a suffit d’un infime arrêt sur image, d’un si bref coup de frein, pour que la fièvre s’apaise, que le recul déçoive. C’était L’Enfant Sauvage et il aura au moins enfoncé une porte grande ouverte : Gojira se doit d’évoluer, qu’importe les conséquences, la vindicte, son intégrité artistique et la force de ses combats est à ce prix. Pas de place pour la redite, si adroite et maligne soit elle.


Temps est venu de chavirer de plein gré une nouvelle fois.


Table rase, page blanche, fusain dressé au service des formes nouvelles qui se dessinent avec le naturel que seul l’abandon à l’inconscience propose. Magma est d’une évidence troublante, sa révolution tient d’abord en cela et porte le poids du sacrifice consenti ; toute une fan-base scotchée aux breaks sidérants de Mario Duplantier, aux growls de son frère, aux riffs tarabiscotés, public trahi sans état d’âme, laissé pour compte et bon vent.
Gojira se veut direct, fi des détours, le temps presse, l’humanité prend le pire des virages, oublie graduellement ses racines, renie jusqu’au mysticisme ancestral, sa mémoire, la possession domine, le spirituel relégué au placard.


Magma explore, en conséquence naïf – le véritable enfant sauvage – les fondements de ce qui fit de nous des êtres conscients, spiritualité introspective, plus encore qu’à l’heure de The Way Of All Flesh, forcément moins vindicative, tentative d’élargissement de conscience sur les pas de Paul Masvidal – et c’est Cynic qu’on entend bien souvent sous ce chant clair inattendu, sous les effluves ethno-chamanique. La vérité est ailleurs et n’est certainement pas unique.


On ne peut s’en offrir qu’une parcelle, un lopin d’âme à cultiver dans l’amour et le doute perpétuel, qui ne tolère la passivité facile du travail accompli.


Ça trépigne dans la fosse, ça se renfrogne. On veut du prémâché. On veut du bien-connu.
Mais Gojira s’en moque et fait de son album le plus doux et personnel un nouveau pied-de-nez au renoncement. Gojira joue des coudes, élargit peu à peu, repousse les frontières du monde bien à lui qu’il façonne depuis maintenant vingt ans. Un monde brutal mais terriblement beau, un monde de chimères et de rêves, un pied dans le réel, l’autre dans les limbes, un monde où le voyage n’est ni départ ni arrivée mais simple état de fait.


Low Lands

-IgoR-
8
Écrit par

Le 12 juillet 2016

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