Minecraft – Volume Beta (OST)
7.7
Minecraft – Volume Beta (OST)

Bande-originale de C418 (2013)

Il s'agit de ma première critique sur ce beau site donc je vais essayer de rester sobre et mesuré.


Il y a une quarantaine de milliers d'années, l'homo sapiens invente le premier instrument de musique (la flûte). Toute l'histoire de la musique qui s'ensuit, voire l'histoire des civilisations humaines et même celle de l'univers n'est qu'un prétexte pour arriver à l'élaboration par Daniel Rosenfeld (alias C418) de Minecraft - Volume Beta. Dire que cet album est mon préféré ne serait pas exact : je bénis et maudis le jour où j'ai découvert cette œuvre puisque toute autre musique me semble dorénavant du bruit parasite.


C'est que cet album vise bien au-delà, plus ultra, de la simple musique. Il marque la création d'un genre qui n'a jamais subsisté que par lui-même, que je n'ai jamais observé nulle part ailleurs (n'en déplaise à Schopenhauer), et que l'on pourrait nommer la musique métaphysique. Je ne saurais bien décrire quelles en sont les caractéristiques : c'est un mélange puissant d'ambient et d'electronica, expérimental et mélodique... c'est intense et transcendant, ça procure des sensations inidentifiables.


Cette qualité métaphysique, C418 en a peut-être conscience. C'est en tout cas ce qu'on peut comprendre de son "Teaser Trailer" bizarre, où il nous est révélé que l'illustration de la pochette du Volume Beta est en fait une espèce d'inversion ésotérique de ce bloc d'herbe du Volume Alpha, dont les douces musiques au piano correspondaient au mode survie du jeu, la nature, la physis. Il convient donc que la musique du Volume Beta, associée (entre autres) au mode créatif, où le joueur se voit confier le pouvoir divin, s'éloigne du piano trop humain pour explorer le monde métaphysique du synthétiseur impénétrable.


Ce monde mystérieux est caché par le deuxième morceau, Alpha, un adieu de dix minutes au monde des vivants, fait d'ultimes références au Volume Alpha et à la musique "normale" qui, bien que déjà sublime, fera pâle figure à côté de ce qui s'ensuit. Ouvrons donc la porte avec Ki (elle aussi une référence à Key du Volume Alpha) et plongeons ensemble dans la substance divine.


Dead Voxel, un premier choc, on se décompose. Quelques accords joués au piano sous l'eau et c'est déjà grandiose. L'homo sapiens contemporain habitué à la pisse auditive ne se souvient plus de ce qu'est le beau, il beugle "c'est de la musique ça ?" quand il entend le son du très haut. Tant pis pour lui, on passe à Blind Spots et c'est là que vous l'entendez pour la première fois, ce synthétiseur profond qui vous appelle pour rejoindre le ciel (0:52). Moog a inventé le synthé pour ce moment, et seulement pour ce moment, ainsi que pour tous les autres qui viennent.


Flake est rythmée par des percussions qui s'apparentent au frottement d'un ballon de baudruche avec une main (1:21), car il ne faudrait tout de même pas qu'on serve autre chose à l'auditeur que l'expression la plus créative de l'esprit humain. Les percussions de Concrete Halls, quant à elles... ne ressemblent à rien que le monde sensible puisse donner. Une espèce de pulsation ininterrompue d'éclatements d'os rendue plus glauque encore par une tonalité grave qui fait trembler le cœur, mais que le compositeur génial équilibre parfaitement avec l'angélisme des accords et des chœurs.


Biome Fest orchestre le retour du synthétiseur profond (3:04). Quel est ce son et que nous veut-il ? Pas le temps de jouir, on est happé par le rythme de la terre et de ses tréfonds jusqu'à ce que la mort subite de Haunt Muskie (1:57) provoque l'orgasme d'une belle façon. Tout dans ce morceau dépasse la perfection : mélodie, basse, harmonie, percussions... chaque paramètre de l'art musical est poussé à fond. Le jeu rythmique de son climax (bien perceptible à 4:40) est l'apogée du frisson. Seule la douce Floating Trees peut nous calmer de nos émotions. Mais là encore, les synthétiseurs du ciel chantent et transcendent notre âme à l'unisson, provoquant l'hypnose sans mélodie, sans accords et sans verbose, rien d'autre que le toucher d'une sérénité aux doigts de rose.


Aria Math utilise le synthétiseur profond pour invoquer les esprits invisibles qui vivent au-delà du monde (écoutez-les gémir à 2:02), esprits que Taswell honore en leur donnant la même texture que le chant des oiseaux (7:45) qui escorte la retombée du crescendo le plus grandiose jamais conçu par un musicien.


Dreiton est la transposition musicale de Dieu. Je n'entends pas ses remous sans que les larmes me montent aux yeux. Le synthétiseur profond, lui encore, fait sonner et résonner ses 3 notes (drei ton) en ostinato comme des vagues qui se brisent sur la plage de ces sublimes accords en tétrades (4 notes). Et, comme si cette construction musicale n'était pas déjà suffisamment belle, les percussions ne sont pas de simples stabiloteurs de rythme mais des handpans qui ajoutent leurs lignes mélodiques sur ce tout complexe (2:49). La deuxième partie de ce chef-d'œuvre est une lente progression qui transforme les accords synthétisés en cordes magnifiques dans cette apothéose indépassable (6:08) : nec plus ultra.


Après avoir entendu ça, rien n'est plus jamais pareil. Même C418 ne peut pas dépasser ce qui ne se dépasse pas. Mais il peut faire autre chose, alors il change radicalement de style, de cet ambient hybride transcendant à la pure electronica, et donne libre cours à son cerveau biberonné de musique de jeu vidéo pour donner vie à dix disques ludiques, tous plus créatifs et mélodiques les uns que les autres. Et bien qu'ils ne justifient pas d'en parler avec la même grandiloquence absurde que j'ai utilisée pour décrire les chefs-d'œuvre précédents, ils sont indéniablement une pierre indispensable à l'édifice de cette grande orgie musicale. Mention spéciale pour les nappes indescriptibles de Blocks (3:18), et pour la proposition mélodique iconique qui s'ensuit, ainsi que pour l'acmé incroyable de Far (2:05) et sa complexité harmonique intense.


Minecraft - Volume Alpha s'ouvrait sur Key et concluait par Beginning ; Volume Beta s'ouvre sur Ki et conclut par Intro. Après un opéra électronique de plus de deux heures, composé de synthétiseurs d'abord mystérieux et intenses, puis fantaisistes et entraînants, C418 laisse la place à Daniel Rosenfeld qui s'assied à son piano trop humain pour chantonner sur une impro dont l'élégance et la sincérité bouleversent l'instant. Ainsi nous retournons sur terre après ce grand voyage au ciel, mais non sans un adieu des étoiles car le synthétiseur profond se montre une dernière fois. Et le synthétiseur profond accompagne, de ses longs bruits aigus semblables aux cris des astres, la voix chevrotante d'un homme qui ne sait pas chanter, qui n'est pas une star médiatique et qui ne le sera jamais, mais qui se livre à la musique car c'est sa raison d'être, regard lancé vers la lune derrière sa fenêtre.

LeVraiBourriquet
10

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Créée

le 28 avr. 2026

Critique lue 22 fois

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3

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10

vendeur2tapis31

9 critiques

Critique d'une masterclass

Gros c'est une des plus belles choses que j'aie jamais écoutées. 10/10 m'a arraché une larme carrément.

le 7 mai 2025

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