Je commence mon plan de lire toute la littérature dans l'ordre chronologique (mdr rdv dans 30 ans) par l'Iliade. Cette fixation écrite de la poésie épique issue de la Grèce archaïque, attribuée à Homère et chantée par les aèdes n'est pas sans son lot de scènes mémorables et de développements intéressants.
Comme beaucoup d'autres, j'ai été frappé par la violence du poème mais surtout par la cruauté de certains personnages... Achille en fait. On imagine bien que notre morale chrétienne moderne ne nous aide pas à apprécier ce gonze qui ne respecte pas le cadavre d'adversaires respectables, et qui fait payer au centuple les affronts qu'on lui fait à la manière d'un morveux surpuissant. Difficile, même, de ne pas prendre le parti des Troyens, entraînés dans cette guerre par la bourde immense d'un des leurs, et qui défendent leurs murs face aux Achéens malgré leur large infériorité numérique et la moindre valeur de leurs guerriers : seul Hector peut prétendre au statut de combattant hors norme, bien qu'il tienne difficilement face au top 2 des Achéens (Ajax le grand) et que le camp adverse jouisse, quant à lui, d'une multitude de tueurs expérimentés (Patrocle, Diomède, Ulysse, Ménélas et même Agamemnon qui prouve plusieurs fois sa valeur de guerrier, malgré ses défauts de chef). De la même manière, ce sont les dieux les plus utiles (Héra, Poséidon, Héphaïstos et surtout Athéna, pourrie gâtée par son père) qui accordent leur soutien aux Grecs tandis que les Troyens doivent se contenter du couple franchement décevant Aphrodite/Arès, bien qu'Apollon fasse tout de même bien le taf.
Dans ce contexte, rien n'aurait justifié un bouquin de 500 pages (tant la victoire des Achéens semblait indubitable) si môsieur Achille n'avait pas décidé de bouder ses grands morts et de ne plus combattre, allant jusqu'à demander, par l'intermédiaire de sa mère Thétis, à Zeus de soutenir les Troyens, menant ainsi au long poème de massacre que l'on connaît.
J'ai trouvé certaines scènes admirables de beauté : Priam demandant à Hélène de lui présenter les rois grecs (et les regrets de cette dernière vis-à-vis de Ménélas), l'aristie de Diomède, la dernière rencontre d'Hector avec son épouse et son fils (effrayé par le casque de son père, magnifique), Achille refusant de retourner au combat et ses arguments existentiels face à l'ambassade, la furie d'Hector face aux Achéens lorsqu'il sent la victoire à portée de main ("Et la bouche de Hektôr écumait, et ses yeux flambaient sous ses sourcils" dans la traduction épique de Leconte de Lisle), Ajax qui défend désespérément les nefs grecques contre le feu lorsque tout semble perdu, le désarmement de Patrocle par Apollon, le cri terrible d'Achille, la conception du bouclier par Héphaïstos (peut-être le plus beau passage entre tous, Achille devient le porte-étendard de la culture et des coutumes grecques), la terreur et la mélancolie d'Hector en attendant Achille (sa mort) devant les portes troyennes, puis cette course-poursuite funèbre autour des murs de la ville... On voit bien pourquoi cette œuvre nous est restée d'entre toutes : les Grecs de l'ère classique l'ont conservée et ne juraient que par elle tout simplement parce que ça tue.
Néanmoins, étant donné l'âge du poème (presque 3000 ans), certains éléments de style ont forcément... mal vieilli (butez-moi). Certaines longueurs sont le prix à payer pour préserver la poésie certaine, et un auteur moderne aurait sans doute raccourci de nombreux paragraphes pour mettre davantage en valeur les instants de poésie et les rendre plus marquants (pour le meilleur et pour le pire je suppose). Exemple à la con : lorsque pour un match de pugilat on propose au vainqueur une mule tenace et au vaincu une coupe à deux anses, un certain Épéios se lève et dit "Qu'il approche, celui qui gagnera la coupe !" On se marre, belle punchline... sauf que le preux Épéios ne s'arrête pas là et se met à raconter qu'en fait il a dit ça parce qu'il pense qu'il va gagner la mule parce qu'il est trop fort voyez-vous clin d'œil clin d'œil... SUR DIX LIGNES. On avait compris champion (il remporte effectivement la mule), n'explique pas ta blague, la première phrase cinglante aurait suffi. RIP Homère tu aurais détesté les mèmes brainrot.
Bref, grosse tuerie mais très verbeuse et donc paradoxalement moins heurtante par endroits (limite aseptisée). Du reste, lire ce qui est grosso modo le plus grand monument fondateur de la littérature européenne est extrêmement jouissif. Maintenant, je saute à pieds joints dans l'Odyssée.