New Sensation (1984) n’est pas terrible, certes, mais c’est du caviar à côté du suivant, Mistrial, qui par sa simple existence permet de réévaluer tout ce que Lou Reed a pu faire de pire dans sa carrière. D’une part, Mistrial se vautre dans tous les clichés synthétiques des 80’s avec un manque de goût accablant, démontrant combien son auteur est à l’ouest dans un monde où désormais existent Depeche Mode et New Order. Mais il y a plus embarrassant encore que la musique. Mistrial accumule les mauvaises idées, des sujets sur lesquels Lou Reed ferait bien de ne pas la ramener. « A mistrial », en français, c’est une annulation de procès, et c’est ce qu’il exige vaillamment dès l’ouverture, à deux doigts d’asséner que seul Dieu peut le juger. Sur Video Violence, il vient carrément nous faire la morale, pointant du doigt les programmes télé et le voyeurisme des téléspectateurs, comme le fera plus tard Ségolène Royal avec les dessins animés du Club Dorothée. Mais le coup de grâce vient de Don’t Hurt A Woman, une ballade dégoulinante où Lou Reed, tout en se trouvant des excuses, promet de ne plus jamais être brutal avec une femme. Une version ratée du Jealous Guy de John Lennon, en quelques sortes, autrement dit une vraie chanson de connard qu’aucune qualité mélodique ne vient sauver. C’est l’apothéose de tout ce qui cloche chez Lou Reed pendant cette décennie. Avec Don’t Hurt A Woman, il s’enfonce dans une auto-complaisance dégoutante et croit pouvoir expier la moindre saloperie grâce à son génie. Malheureusement pour lui, le sentiment de culpabilité est le genre de fardeau qu’on traine jusqu’à la tombe, et ce n’est pas avec des chansons vaseuses qu’on se lave miraculeusement de ses péchés.
Lou Reed le sait bien, au fond, qu’on n’efface jamais vraiment l’ardoise. N’était-ce pas lui qui chantait, quelques temps auparavant, sur The Blue Mask :
« I loathe and despite repentance, you are permanently stained »
« Je déteste et je méprise la repentance, tu es souillé à jamais »
Aujourd’hui encore, vous trouverez, ici et là, des témoignages d’une haine viscérale pour l’ex-patron du Velvet Underground. On vous dira que, même si le rock fourmille de personnalités hautement problématiques, Lou Reed est le pire d’entre eux. Et je vous donne le twist avant la fin : c’est faux, bien sûr. Il existe dans ce métier un paquet d’affreux dont les lamentables exploits ont alimenté la mythologie rock à une époque où tout cela paraissait acceptable. Les méfaits de Lou Reed faisaient beaucoup moins rire les journalistes, peut-être parce qu’il n’était pas du genre à partager sa coke avec eux. Faute de mieux, il a fait commerce de son antipathie jusqu’à s’en trouver écœuré. Ainsi, une bonne partie de sa discographie des eighties sonne comme la pénible campagne de réhabilitation d’un récidiviste qui insiste pour assurer lui-même sa très mauvaise défense. Lou Reed a un jour déclaré qu’il ne voyait pas l’intérêt d’écrire une autobiographie, puisque ses chansons faisaient déjà parfaitement le boulot. Il est vrai qu’à travers les personnages réels ou fictifs de ses textes, c’est le véritable Lou Reed qu’on croyait percevoir. Au contraire, lorsqu’il abuse de la première personne comme sur Mistrial, il a l’air de se cacher derrière son nombril. C’est une mise en scène grossière dont on voit toutes les ficelles. On ne peut pas tomber dans le panneau parce qu’on sait que lorsque Lou Reed parle à cœur ouvert, ça donne Coney Island Baby, et à ce stade il n’est pas absurde de penser qu’il n’atteindra plus jamais de tels sommets.
Extrait du podcast "Lou Reed, le pire d'entre eux", émission complète disponible ici :
https://graine-de-violence.lepodcast.fr/lou-reed-le-pire-dentre-eux-integral