Du très bon Eddy mais une production datée

Après la réussite de « Paris » en 86, l’ami Schmoll remet ça en 87 avec un album sobrement intitulé « Mitchell ». Pas tout à fait la même chose quand même car Eddy retourne à Nashville, une ville qu’il connaît bien pour y retravailler avec quelques-uns des musiciens hors-pair qu’on trouve là-bas, les fameux « Nashville Cats » aussi à l’aise dans la country, le blues, que le rock ou la variété : David Briggs, Reggie Young, Dale Sellers, Larry Paxton... et pas Charlie McCoy, non, pas ce coup-ci, surprenant. Autre surprise, la pochette avec un Eddy en train de jouer au billard et qui le regarde ??? Christophe Lambert lui-même, ils venaient juste de tourner « I love You » de Marco Ferreri ensemble, ce qui explique peut-être la présence du futur « Highlander » sur cette pochette ? On peut aussi voir à ses côtés le bassiste, chanteur et producteur Jacky Chalard de Big Beat Records ainsi que le producteur Alix Turretini. Allez, commençons par ce qui fâche d’entrée et ce qui a le plus mal vieilli : le son, une production très synthétique typique des années 80, perceptible déjà dans « Paris » et qui finira par être pénible dans le suivant « Ici Londres » en 89. Ce qui donne une ambiance assez froide, loin, très loin de la chaleur de « Rocking in Nashville » et « Made in USA » sa suite en 1975 et 76. OK, on oublie le pur rock’n’roll pour un son plus rock FM avec des effets digitaux et des synthés un peu trop présents.

Quand il déplore dans « J’ai l’bonjour du blues » : « Ma guitare est remplacée par d’horribles synthés », il l’accompagne d’un solo de guitare synthétique du plus mauvais effet !!! Second degré ou résignation face au son de l’époque auquel il faut s’adapter ?Passons donc sur ce son dont on pourra aussi se plaindre dans « Ici Londres » et écoutons l’essentiel, les chansons. Et ces chansons, bien qu’inégales, sont de très haut niveau (mélodies et textes). On retrouve dans ces paroles le Eddy qu’on aime, sacrément caustique quand il s’attaque avec jubilation à la chirurgie esthétique dans « C’est magique », les rois du bistouri en prennent pour leur grade ! Dans la catégorie humour, hommage nostalgique aux pionniers du rock, « Le fils de Jerry Lee Lewis » lui a été écrit par son pote Michel Jonasz et c’est vrai qu’on imagine sans peine ce dernier la chanter. Mais les titres qui sont entrés dans la postérité sont les plus graves, à commencer par « La peau d’une autre » sur un sujet pas forcément grand public, celui de la prostitution, le proxénétisme et la solitude et qu'Eddy traite sans fausse pudeur :« Elle est à vendre : son corps elle s'en fout./ Avec son âme, elle fait c'qu'elle veut/ Et aucun homme ne peut la blesser :/ Son cœur est déjà cassé. » (« La peau d’une autre »). On pourrait se dire que sur la pochette réalisée par Tony Frank (les fesses de Polnareff sur les murs de Paris en 1972, c'est lui!) que les types en train de jouer au billard dans leurs costards sur mesure sont des proxénètes et que la jeune femme à leurs côtés est l'héroïne de la chanson, attendant le client?

Et puis, 2 chefs d’œuvre absolus qui comptent parmi ses plus belles chansons : « Soixante, soixante-deux », confession courageuse et sombre sur la guerre d’Algérie, un thème franchement pas fréquent dans la variété française. Non, les années 60, les années yéyé, n'étaient pas que des années d'insouciance et de liberté. Eddy nous en montre ici la face plus obscure. Encore une fois, on pourra déplorer la production très/trop synthétique de la chanson qui en atténue malheureusement un peu la portée mais les mots restent forts et sans ambiguïté. Je préfère amplement la version live au Casino de Paris en 1991, une version très rock et pêchue et là, les mots reprennent tout leur sens! "Tous dans l'même bateau, J'préfère les naufrageurs/ L'Algérie c'est beau, oui mais vue du Sacré-Cœur/ Soixante, soixante-deux, quelque part ça m'fait peur/ Soixante, soixante-deux, y avait pas que des rockers". Et enfin « M’man ». Cette chanson est un modèle d'écriture, de mélodie et d'arrangements, qui touche en plein cœur. Elle est devenue une de ses plus connues, à juste titre. Quant à la voix d’Eddy sur ce morceau, elle est simplement bouleversante. Voilà donc du très bon Eddy grâce à quelques chansons marquantes, à condition d’oublier le son d’ensemble, un peu « clinique », dommage. Un album quand même à redécouvrir.

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