Quelque part, on pourrait dire qu'il n'y a pas plus jazz que Monk, tant son art est le fruit d'une esthétique en opposition radicale avec celle de la musique classique (ou, plus généralement, la musique savante). En effet, si durant des siècles on a cherché l'harmonie, l'unité, la consonnance, la progressivité dans la musique, Monk vient ici nous livrer, plutôt qu'une poésie de la paix, celle de la souffrance et de la dissension.


Son art se structure en fait par des va-et-vient entre des passages très tonaux et harmonieux mais de courte durée, et des chutes soudaines dans la dissonance, dans des écarts de hauteurs démesurés entre très aigus et très graves, avec une nuance en proie à des spasmes, un rythme dans un décalage constamment inconstant, un toucher d'éléphant, qui enfonce les touches non pas avec délicate progressivité mais avec une violence brusque pour les relâcher aussitôt et faire libre place au silence, afin de mettre en exergue cette folie musicale : car c'est à sa folie, et à sa souffrance profonde, que le pianiste laisse libre cours ; pourtant l'étalon est toujours maîtrisé, le dérèglement mental est conscient et toujours parfaitement cohérent, chaque morceau et chaque note sont parfaitement pensés, mais suivant les critères, constants mais inhabituels, de la folie et de l'emportement.


Ses partenaires musicaux l'ont très bien compris : le swing s'en ressent, chaque temps de la mesure semblant lui aussi s'écraser de manière abrupte grâce à la walking bass pesante, engendrant un rythme très fort et lourd, et un son donnant envie de taper du pied avec hargne.


L'esthétique de Monk est donc une violence vive mais toujours mue de mélancolie, capable de s'exprimer par des moyens très variés, l'instrumentiste disposant d'une créativité assez effervescente pour ce qui est de donner différents corps à son inspiration. Résultat, un album d'une personnalité très forte, solide et extrêmement intense, qui marquera l'esthétique jazz pour des générations.

plvarnier
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le 1 juin 2016

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