Après le triomphe de The River, son double album de 1980 qui contenait son 1er succès grand public, Hungry Heart, Columbia avait de grandes ambitions pour celui qu’elle présentait comme le « nouveau Dylan » à ses débuts. Mais voilà, Springsteen ne l’entendait pas de cette oreille, hors de question de sortir un « Hungry Heart n°2 » ! Il va donc enregistrer chez lui ce nouvel album, pour un résultat totalement épuré et dans lequel il continue d’explorer l’envers du Rêve Américain, avec ses perdants, ses paumés et ses criminels aussi, ceux qui ont franchi la ligne et se retrouvent au milieu d’un cauchemar. « Nebraska » par exemple raconte la randonnée sanglante de Charles Starkweather et Caril Ann Fugate dans les années 1950, ou encore « Johnny 99 », tragédie d’un homme brisé condamné à 98 ans de prison plus une autre année pour avoir tué un veilleur de nuit. Des chroniques glaçantes. Dans « Atlantic City », certainement la chanson la plus connue de l'album, Bruce nous plonge au cœur de l’autre cité du jeu américaine (le pendant de Las Vegas sur la côte est), à travers l’histoire d’un homme qui a perdu son travail, se trouve mêlé à la pègre et sans voie de sortie dans l’existence. On y trouve également le titre "Highway Patrolman" qui raconte les rapports complexes entre deux frères, l'un étant voyou, l'autre policier. Cette chanson inspirera le très bon film "The Indian Runner" de Sean Penn sorti en 1991, avec David Morse et Viggo Mortensen dans le rôle des frères-ennemis. Cet album est un pur chef d’œuvre, aucun titre n’est à mettre de côté (Open all night, Reason to believe, My father’s house, autant de titres qu’il reprendra de différentes manières au gré de ses tournées). Quand Bruce a remis la cassette qu’il avait enregistrée chez lui à Columbia, les dirigeants ont cru qu’il s’agissait d’une simple démo et que Bruce allait entrer en studio pour réenregistrer l’ensemble, vu le son très « rudimentaire ». Mais ce dernier a insisté pour que l’album sorte ainsi avec une pochette de paysage désert vu depuis l’intérieur d’une voiture qui renforce cette impression de solitude et désolation. Un parti-pris radical qui donne un album unique. C’est durant ces sessions passionnantes que Bruce a enregistré un morceau acoustique qu’il n’a pas réussi à placer dans l’album et qu’il a provisoirement mis de côté, « Born in the USA » ! Il avait précisé à son manager qu’il tenait sans doute quelque chose avec cette chanson mais que pour l’instant, ça ne fonctionnait pas complètement. C’est en l’électrifiant avec le E Street Band, qu’elle deviendra le titre phare de son album de 1984. La version acoustique issue de ces sessions, magnifique, figure sur le coffret Tracks.