En 2016 Keith Jarrett avait effectué sa dernière tournée et c’est le 4e prestation qui est extraite de cette tournée européenne. On le sait, sa santé déclinante ne lui permet plus depuis de se produire en public, ni même de jouer du piano. En février puis en mai 2018, le pianiste américain a subi deux accidents vasculaires cérébraux qui l’ont laissé paralysé et sujet à d’importants troubles de la mémoire. Après une longue rééducation, le corps a retrouvé une partie de sa mobilité et Jarrett a pu de nouveau parler et se mouvoir, à l’aide d’une canne. Mais le côté gauche est resté figé, le bras et la main comme morts. Il nous reste donc ces performances souvent extraordinaires de celui qui a révolutionné (le mot n’est pas trop fort) l’art périlleux de l’improvisation en piano solo, comme il a reposé les bases du trio jazz avec Gary Peacock et Jack DeJohnette. Pendant ce qui a été les derniers concerts de sa carrière, Jarrett est passée à des pièces plus courtes, autonomes et aux ambiances variées alors que pendant longtemps, lors de ses concerts en solo, le pianiste avait privilégié des pièces plus longues et continues durant lesquelles il cherchait, parfois trouvait ou encore partait dans une autre direction en fonction de l’humeur du lieu et de l’instant.
C’est ce qu’on peut entendre sur ses albums plus anciens Bremen/Lausanne, Köln Concert et Vienna Concert de 1991 (dont ce « Nouveau Vienne » serait une suite en quelque sorte). C’était parfois déconcertant, souvent sublime quand on l’entendait atteindre ce qu’il cherchait, toujours fascinant. Dans cette ultime tournée, la maîtrise absolue est là, une forme de sérénité aussi (peut-être savait-il qu’il ne se produirait plus en public alors que ses soucis de santé remontaient déjà à plusieurs années ?), ce qui ne rend pas moins la performance aventureuse car un improvisateur travaille sans aucun filet, seul face à son clavier. Et là, à travers les neufs "parties" du concert, il nous démontre une nouvelle fois qu’il est un maître dans cet exercice hautement risqué. Il mélange les apports de la musique purement américaine mais aussi européenne (il a des ancêtres hongrois et écossais). Un maître qui prenait encore un plaisir fou sur scène et que l’on entend même chantonner, rire et s’amuser (très rare !) un instant sur une trame un peu ancienne, presque blues. Et qui nous quitte sur un « Somewhere Over the Rainbow » d’une beauté simple à pleurer. Un album testament qui prend place parmi ses meilleurs (pas faciles de les classer, tiens, tant sa discographie se révèle riche et de très haut niveau).