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Rideau.
En attendant que la lumière se rallume, le label hébergeait David dans une cave aménagée, où celui-ci renouait avec la solitude. Même si leur séparation était actée, Cassie et lui avaient longtemps...
le 2 mars 2026
En attendant que la lumière se rallume, le label hébergeait David dans une cave aménagée, où celui-ci renouait avec la solitude. Même si leur séparation était actée, Cassie et lui avaient longtemps continué de vivre sous le même toit. Certes, l’entente était cordiale et l’affection réciproque, mais comme le dit un air célèbre, ça ne suffit pas toujours de s’aimer bien. Alors en 2018, David a quitté la maison qu’ils partageaient, avec dans un coin de la tête des embryons de chansons inspirés de ce statut quos platonique. Sans le savoir, il tenait la matrice de ce qui serait à la fois sa résurrection artistique et son chant du signe. Lorsqu’il eut réuni suffisamment de matière, il contacta Jeremy Earl, du groupe folk psychédélique Woods, qui passait probablement une journée normale avant qu’un revenant mythique du rock indie ne lui propose timidement de jouer sur des morceaux inédits. Le marché fut conclu, et ainsi Purple Mountains vit le jour, le temps d’un unique album éponyme qui prit au dépourvu tous ceux qui pensaient que David Berman ne sortirait plus jamais de sa grotte. Aux curieux qui se demandaient ce qu’il y avait fichu pendant dix ans, David répond, dès les trente premières secondes de Purple Mountains, en s’épargnant les formules de politesse.
« Well I don’t like talking to myself / But someone’s got to say it hell / I mean things have not been going well / I think this time I finally fucked myself / You see the life I live is sickening / I spent a decade playing chicken with oblivion / Day to day l’m neck and neck with giving In / I’m the same old wreck I’ve always been »
« Bon je n’aime pas parler seul / Mais merde faut bien que quelqu’un le dise / J’veux dire, les choses ne se sont pas bien passées / Cette fois je crois que j’ai enfin réussi à me baiser moi-même / Tu vois, la vie que je mène est dégueulasse / J’ai passé une décennie comme une poule mouillée dans l’oubli / Jour après jour je suis à deux doigts de tout laisser tomber / Je suis la même vieille épave que j’ai toujours été”
Bien obligé de constater l’échec de sa disparition volontaire, puisque même à l’abri des regards, son mal-être a persisté, David Berman recourt à son plan B : la transparence, quasi obscène. Comme les suivants, le titre de ce morceau d’ouverture est limpide : That’s Just The Way That I Feel, on ne peut pas faire plus clair. Après la table des matières viennent les chapitres. Deux d’entre eux sont consacrés à Cassie. En général on raconte sa propre version de l’histoire pour se donner le beau rôle. Mais dans Darkness And Cold et She’s Making Friends, I’m Turning Stranger, David Berman se présente comme l’ex maussade que tout le monde préfère oublier, tandis que Cassie mène enfin la vie qu’elle mérite, faite de rencontres, de joie et de fous rires. Lui n’a plus qu’à trinquer avec son reflet dans le miroir, et au bout de quelques verres, peut-être apprendra-t-il à s’aimer.
A la liste des chagrins s’ajoute ensuite le deuil, avec Nights That Won’t Happen et I Loved Being My Mother’s Son. La première est dédiée aux nombreux amis que David a perdus ces dernières années, et la seconde à sa mère, décédée en 2016, tandis que son père continue, à l’heure où j’écris ces lignes, de nous pomper de l’oxygène. Quand le karma roupille, l’ironie du sort fait du zèle, et de ce phénomène David Berman a toujours su tirer de grandes chansons. Margaritas At The Mall et Storyline Fever montrent son aisance à décrire ces désordres existentiels, même après une si longue trêve. C’est dans la forme, en revanche, qu’une évolution est à noter. A la place des métaphores qui faisaient la beauté des textes de Silver Jews, Purple Mountains assène ses vérités avec l’inconscience d’un gosse qui expulse tout ce qui devrait rester dans sa tête. On sourit d’abord par réflexe défensif, mais bientôt, la magie opère, grâce à un sens de la formule que devraient envier tous ceux qui ont un jour tenté de faire rimer deux mots sur un papier. Avec cet humour, cette tendresse qui n’appartiennent qu’à lui, David Berman désamorce systématiquement la brutalité de sa franchise. Ainsi, Purple Mountains serait une énorme source de réconfort, un album qui permettrait d’exorciser les considérations les plus sombres s’il n’y avait pas ce contexte, ce putain de contexte qu’il est difficile d’ignorer.
Même pas un mois après la sortie de ce dernier projet, et alors qu’une série d’interviews et de concerts l’attendaient, David Berman a mis fin à ses jours à l’âge de cinquante-deux ans. En guise de single, il avait même choisi une chanson qui, a posteriori, ressemblait fortement à une lettre d’adieu. »
« All my happiness is gone, All my happiness is gone, It’s all gone somewhere beyond, All my happiness is gone »
Extrait de l’épisode de Graine de Violence « David Berman, l’héritage empoisonné », entièrement disponible ici : https://graine-de-violence.lepodcast.fr/david-berman-lheritage-empoisonne
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le 2 mars 2026
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