Qu’il est compliqué pour moi d’écrire au sujet de Reality Awaits tant je crois l’aimer et le détester simultanément.
Il faut dire que la campagne de promotion n’a pas aidé, entre le sympa/sans-plus « Going Shopping », qui partage certains traits avec son aîné « Bad Decision », et sa production qui a divisé la communauté. Les images promotionnelles générées par IA, mais en fait non. Le positionnement politique de JC lors de Coachella ou son interview à Subway Takes, mais aussi ses affirmations capitalistes du genre : « Les Strokes n’existent que pour l’argent. » Un deuxième single qui a encore plus refroidi et laissait présager déjà 2 titres moyens sur les 9 chansons prévues pour l’album complet.
Mais voilà quelques jours que l’album est sorti à présent, j’ai pu faire plusieurs écoutes dans des contextes différents et…
L’album a de grandes qualités
C’est indéniable et je pense que Rick Rubin y est pour quelque chose. Comme dans le précédent opus, The New Abnormal, on sent que les Strokes s’amusent. Ils s’amusent avec les idées, les sonorités. Ils font de la musique cool, qui sonne bien, et c’est vraiment ce qu’il en ressort.
Les Strokes ne semblent plus aussi exigeants et pointilleux qu’à leurs débuts, plus ouverts à expérimenter sans rougir.
Il y a des compositions très intéressantes et très surprenantes, à mi-chemin entre The Voidz, certes, et ce qu’ont pu faire les Strokes durant l’entièreté de leur carrière, en témoigne « Dine n’ Dash », l’un des piliers de cet album.
D’autres chansons nous emmènent dans des lieux sombres comme « Liar’s Remorse » et « The Fruits of Conquest », avec des sonorités inhabituelles et une ambiance sombre, pesante, parfois glaçante.
Et c’est aussi ce qui est génial avec Reality Awaits : l’ambiance de l’album est déroutante. Jamais les Strokes ne nous ont habitués à une atmosphère aussi pesante, à croire que le danger urge. Ce n’est pas du tout ce qui nous a été vendu lors du teasing de l’album.
À côté de ça, il y a certaines musiques qui restent sympas et qui donnent l’impression d’être là plus pour les nostalgiques que pour vraiment s’immiscer dans la direction de l’album. Je pense notamment à « Lonely in the Future », « Going to Babble On » ou « Going Shopping » (que j’ai finalement appris à bien apprécier).
Mais l’album fait aussi des choses qui m’énervent
Ce n’est pas un secret. L’album a été conçu autour de jams, certaines même improvisées directement sur scène et trouvables sur YouTube. C’est le cas par exemple de « Tyrant of the Mellow Moon », qui se base sur la même progression d’accords que l’outro de « The Adults Are Talking ». Cette même progression que l’on peut retrouver dans « Lonely in the Future », mais également dans une multitude d’autres chansons composées par Julian Casablancas.
Et c’est là que le bât blesse : on reste encore trop sur des progressions et des lignes mélodiques connues qui ne peuvent pas m’empêcher de penser que peu d’efforts ont été faits à ce niveau, et sur un album de 9 pistes, c’est assez rageant. Ça donne une impression de fainéantise et de travail vite fait bien fait.
C’est d’ailleurs un reproche que je fais à « Falling Out of Love », que je trouve particulièrement plat, tant dans la composition que dans les paroles. Heureusement que l’outro vient apporter une autre dimension à la chanson.
Je disais plus haut que le groupe semblait s’amuser comme sur le précédent opus. Cependant, je trouve qu’ils ont également un peu rétrogradé sur l’expérimentation, et notamment celle des guitares qui, il y a 6 ans, se parlaient, échangeaient entre elles et créaient une atmosphère sonore très plaisante. Aujourd’hui, elles sembleraient particulièrement en retrait et aucun solo ne me vient en tête à part ceux de « Going Shopping » et les leads de guitare de « Liar’s Remorse » sur l’outro. C’est une qualité qu’a cet album en moins que le précédent et c’est quelque chose qui, à mon sens, manque cruellement à cet album : l’aspect math-rock qui leur a permis de belles compositions (exemples : « Alone, Together », « The End Has No End », « Tap Out », « Happy Ending »).
Également, l’album manque d’homogénéité et on peut passer d’une ambiance très sombre, parfois même nihiliste, à quelque chose de très léger, ce qui, par moments, fait sortir un peu de l’album.
Bon évidemment, je ne pouvais pas parler de Reality Awaits sans évoquer le fameux vocoder. Celui qui a tant fait parler de lui depuis le premier single. Qui est aujourd’hui un membre à part entière du groupe.
J’aime le vocoder, j’aime quand Julian Casablancas chante « Instant Crush » comme un robot avec Daft Punk, ou quand il en fait un objet sonore comme sur le morceau « QYURRYUS » de The Voidz. Mais là, je ne comprends pas l’intérêt ni le choix artistique, même si je pense qu’il s’agit d’imager les intelligences artificielles prenant de plus en plus de place dans notre société. Mais il faudrait peut-être dire à Julian Casablancas que ces robots parlent désormais comme nous et qu’ils savent déjà chanter en voix claire comme lui et avec sa propre voix.
Bref, sa surutilisation rend certains morceaux moins crédibles et moins impactants à mes oreilles, comme « Psycho Shit », qui aurait pu être un véritable opening puissant si l’effet ne rendait pas la voix de Julian insupportable. Il en va de même pour « Tyrant of the Mellow Moon », que j’ai à moitié critiqué plus haut, qui est presque insupportable et sonne creux. Je suis d’ailleurs triste que l’album se termine là-dessus, mais bon, peut-être est-ce intentionnel : « And I hope you say that I made you laugh. » À méditer.
Ma note : 13/20
Après l’avoir écouté de manière active, en faisant ma vaisselle, en conduisant, dans les transports en commun, je trouve l’album plutôt plaisant et agréable à écouter, mais je ne peux m’empêcher de râler intérieurement sur certains choix artistiques. L’album aurait pu être vraiment au-dessus s’ils avaient complexifié ou étoffé certaines compositions. Il reste un album « sympa ». Il y a 6 ans, les Strokes sauvaient la pandémie avec un comeback fracassant ; aujourd’hui, je ne sais pas si on peut compter sur eux pour stopper les guerres et le changement climatique.
PS : la direction artistique (images promotionnelles, pochette, etc.) de l’album est incohérente, elle ne colle pas du tout avec l’identité sonore de l’album.