Je déteste les fans qui se comportent comme des fans, c'est-à-dire comme des consommateurs qui exigent de voir leurs besoins satisfaits ; qui reçoivent une œuvre comme on reçoit une commande ; des couillons qui croient que quelque chose leur est dû. Dans cette catégorie les fans de rock sont sûrement les pires, les plus aigres, les plus conservateurs, les plus bêtes, toujours prompts à se sentir trahis quand une petite excentricité dévie de la Ligne. Les Strokes se sont tenus longtemps à cette Ligne. Leurs trois premiers albums n'innovaient que dans les limites autorisées par les bandeurs. Il y a eu Angles et Comedown Machine, déjà plus discutés, qui avaient osé introduire des synthés dans leur univers guitarocrate. Après des années de silence il y avait eu The New Abnormal, combinaison exceptionnelle des Strokes historiques et des Strokes post-2006. Tout y était. Ça ressemblait à l'album ultime, celui qui clôt pour de bon l'histoire du groupe.
Ça aurait eu du sens aussi dans la trajectoire de Julian Casablancas, moteur du groupe qui s'accomplit désormais dans ses tentatives bizarres et éclectiques avec The Voidz, et qui a depuis lors semblé réduire The Strokes à un gagne-pain. Le sublime The New Abnormal avait un peu les atours d'un album fan service - on vous refait un disque, on y met notre soin et notre génie habituels, mais la création, l'innovation, l'exploration se passent ailleurs. Le deal me convenait.
Que penser six ans plus tard d'un nouvel album des Strokes ? Avaient-ils encore des choses à dire ? Pour échapper à une posture de fan j'en avais adopté une autre : c'était un album bonus, sans déception possible puisque libéré de la moindre attente. Je ne nourrissais aucune exigence. J'adore assez The Voidz pour m'autoriser ce recul-là, et de toute façon les Strokes nous ont suffisamment abreuvés comme ça pendant vingt ans.
Pour aller plus loin donc, pour dépasser l'indépassable The New Abnormal, il a fallu qu'à leur tour les Strokes deviennent un terrain d'expérimentation. Reality Awaits en est un. La formule Strokes a survécu, efficace, attendue, encore immaculée après des décennies à avoir été copiée avec plus ou moins de maladresse. Mais elle s'est frottée ailleurs, elle s'est salie au contact de l'expérience Voidz et du goût nouveau de Casablancas pour l'autotune, au contact aussi de ses révélations politiques. C'est peut-être l'album des Strokes qui sonne le plus typiquement américain (le slow triste de Falling out of Love, les relents country des couplets de Going Shopping ou de Tyrants of the Mellow Moon) et en même temps le plus ouvertement critique de l'empire US.
De ces évolutions et ces excentricités dont on croyait les Strokes préservés, les fans ne peuvent dire que du mal. C'est leur fonction : rappeler à la Ligne. Ils ont commandé un produit et ils en ont obtenu un autre, objet étrange, à la fois typiquement Strokes et étonnamment neuf, comme sur ce The Fruits of the Conquest qui démarre avec l'évidence d'un morceau des Red Hot et se prolonge dans un long interlude dissonant - ou comme sur ce Lonely in the Future dont le bpm, la suite d'accords, la ligne mélodique font un morceau classique des Strokes, que l'autotune salit un peu.
Quand cette dose-là d'étrangeté manque, comme sur Going to Babble On (composé il y a plusieurs années), on revient à du Strokes classique - c'est bien mais ils l'ont déjà fait en mieux. Les Strokes sont plus à l'aise quand ils s'écartent de la Ligne, sur les magnifiques Dine N'Dash et Liar's Remorse. Briller davantage quand on innove que quand on récite ; on ne trouvera pas meilleur signe de vitalité.
Casablancas a peut-être trouvé une formule et une dialectique nouvelles - expérimenter avec The Voidz, aller trop loin, puis régurgiter ces tentatives dans l'univers mainstream et contraint des Strokes. Je ne sais pas si la recette sera duplicable mais une fois de plus, à leur grand âge, ils ont trouvé un chemin