Relapse est peut-être l'album le plus mal compris de la discographie d'Eminem. Vendu dans un emballage presque commercial, produit entièrement par Dr. Dre, construit avec les mêmes repères structurels que ses prédécesseurs, hits au même endroit, skits aux mêmes moments, début et fin calibrés. Et pourtant, à l'intérieur, rien ne ressemble à ce qu'on attendait. Relapse est un OVNI, un objet qui ne rentre dans aucune case, surtout pas celle qu'on lui avait préparée.
Ce qui rend cet album si particulier, c'est d'abord la posture qu'il adopte. Eminem, complètement sobre au moment de l'enregistrement, s'imagine replonger dans ses pires cauchemars, dans ses méandres les plus sombres. Il ne redevient pas Slim Shady, il joue à redevenir Slim Shady, et toute la différence est là. Ce n'est plus un personnage qui s'exprime librement, c'est Eminem qui enfile consciemment un masque qu'il avait abandonné, presque comme un acteur qui rejoue son propre rôle le plus dangereux. Les accents, si décriés à l'époque, participent de cette rupture, cette façon presque nasale, très aiguë de rapper, une intonation nouvelle qui dénote dans sa carrière et qui, loin de me déranger, renforce cette impression d'une voix qui se transforme pour aller chercher quelque chose de profondément sombre. Stay Wide Awake, Bagpipes from Bagdad, Underground, des morceaux d'une violence rappée rare, extrêmement bien écrits, extrêmement bien exécutés. Et au milieu de tout ça, We Made You, ce morceau plus léger, presque parodique, qui reprend l'humour cinglant des premiers albums et qui tranche violemment avec le reste, preuve que l'album assume jusqu'au bout ses contradictions.
Mais tout s'arrête sur Beautiful. Le seul morceau produit par Eminem lui-même, écrit bien avant Relapse, longtemps gardé de côté parce qu'il ravivait trop de traumatismes. C'est le morceau où il se livre le plus, où le masque tombe complètement, où Slim Shady disparaît pour laisser place à Marshall Mathers dans ce qu'il a de plus nu. Ce sample de Paul Rodgers apporte une texture presque fragile, bouleversante, qui tranche avec tout ce qui précède. C'est la première chanson sur laquelle j'ai pleuré, pour des raisons personnelles qui n'ont rien à voir avec ce qu'il raconte, mais que le morceau a réussi à toucher quand même. C'est ça la force de Beautiful, il communique une émotion tellement universelle qu'elle finit par parler à chacun différemment.
Un mot sur la version deluxe, uniquement disponible en digital, ce que je regrette profondément. My Darling et Careful What You Wish For y figurent, deux morceaux parmi mes préférés de l'album entier, et leur absence de toute version physique les condamne à une invisibilité qu'ils ne méritent pas.
Ma note finale. Dix sur dix. Un acte de réhabilitation assumé. Relapse a été un échec commercial à sa sortie, mal reçu, mal compris, rangé trop vite dans la case du retour raté. Quinze ans plus tard, sans le biais de la déception de l'époque, il apparaît pour ce qu'il est vraiment, le meilleur album d'Eminem, une œuvre d'une sincérité et d'une maîtrise rappée absolues, portée par un morceau, Beautiful, qui restera parmi les plus grands jamais écrits.