Satyagraha est le deuxième opéra de Philip Glass, datant de 1980. Alors que son premier opéra, le mythique Einstein on the Beach, avait été créé au Festival d’Avignon en 1976, il a fallu attendre 2025 pour qu’ait lieu la création française de Satyagraha, à l’Opéra de Nice, avant une nouvelle production à l’Opéra de Paris en 2026 (laquelle, entre autres changements dans la version initiale de Glass, donnait à un contreténor le rôle principal, initialement prévu pour un ténor). Ce rattrapage tardif s’inscrit dans un retour de Glass sur les scènes françaises ces dernières années : Akhnaten à l’Opéra de Nice en 2021 ; reprise à Paris en 2023 d’une production bâloise d'Einstein on the Beach ; Les Enfants terribles dans une production de la co[opéra]tive créée à Quimper en 2022 et dans une nouvelle (et sensationnelle) production de l’Opéra de Lille en 2026.


Satyagraha prolonge les principes posés par Einstein on the Beach et repris ensuite dans Akhnaten (pour citer les trois volets de la première trilogie de Glass, consacrée à des figures historiques) : même primat de la réflexion sur l’action, même refus du récit traditionnel, même choix de textes (ici en sanskrit) dont la compréhension immédiate est délibérément suspendue. Il y a là une tension constitutive : comment faire théâtre avec une musique qui semble précisément se soustraire à toute dramaturgie au sens classique ?


C’est cette question qui m’a donné envie d’écouter cette œuvre au disque : privée de tout dispositif visuel, la musique se trouve comme mise à nu, devant assumer seule ce qui, au théâtre, relève aussi de la présence et de l’espace. Le défi est largement relevé par la première version enregistrée (en 1984), celle du New York City Opera Orchestra sous la direction de Christopher Keene, avec le ténor Douglas Perry dans le rôle de Gandhi. Interprétation d’une remarquable tenue, qui s’impose durablement comme une version de référence au disque.


Keene rend particulièrement sensible la logique de cette musique répétitive par des choix de tempo qui installent une sensation de fluidité continue par une belle mise en valeur des durées, des résonances, des transitions. Il respecte à la lettre la dimension minimaliste de la musique, en refusant les effets, dans une réalisation presque organique. Tous les solistes s’inscrivent dans cette esthétique de la retenue, au premier rang desquels Douglas Perry, qui propose un Gandhi d’une légèreté presque irréelle : la ligne vocale semble flotter, se maintenir à distance de toute expressivité appuyée, comme si elle refusait d’incarner pleinement un personnage pour ne devenir qu’un vecteur de flux. Pour autant, cette interprétation ne se réduit pas à une pure neutralisation : elle laisse affleurer, dans le seul plan sonore, des tensions et des aspérités – fût-ce dans une intrigue essentiellement philosophique – que la scène rend d’ordinaire visibles.

LuigiCamp
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le 2 mai 2026

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