Il est des albums qui se dévoilent avec générosité dès la première écoute, qui capturent immédiatement l’attention et laissent une empreinte durable. Et puis il y a ceux, plus ambigus, plus exigeants, qui demandent du temps, de la patience, parfois même de la foi. Six Cups of Rebel, album solo de Lindstrøm sorti en 2012, appartient à cette seconde catégorie. Audacieux, foisonnant, volontairement déconcertant, il m’a laissé à la fois fasciné par son audace et frustré par ses excès. Un disque auquel j’ai mis un 6/10, non par tiédeur, mais parce qu’il illustre parfaitement ce que peut être une œuvre riche… mais inégale.
Hans-Peter Lindstrøm n’est pas un inconnu pour les amateurs de musique électronique cosmique. Il a su se tailler une place singulière dans la scène space-disco norvégienne grâce à une patte sonore reconnaissable entre mille : longues envolées instrumentales, synthés rétro-futuristes, grooves étirés dans le temps. Mais ici, il opère un changement de cap radical. Fini le minimalisme planant : Six Cups of Rebel est une œuvre baroque, explosive, qui semble vouloir faire voler en éclats toute forme de structure conventionnelle.
Dès l’ouverture avec "No Release", Lindstrøm pose le décor : des orgues d’église, une ambiance mystique, des boucles qui s’empilent comme dans une transe rituelle. La musique semble convoquer à la fois Kraftwerk et une messe psychédélique. L’intention est manifeste : ce disque ne cherche pas à plaire, il cherche à interpeller, voire à bousculer.
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’ambition formelle de l’album. Chaque piste est un terrain d’expérimentation. "De Javu" mélange des riffs syncopés à des motifs vocaux qui tournent presque au burlesque. "Call Me Anytime" s’amuse avec les attentes de l’auditeur, alternant des moments de groove entraînant avec des ruptures rythmiques inattendues. Le morceau-titre, quant à lui, se présente comme une sorte de jam cosmique sans début ni fin clairement définis.
On sent chez Lindstrøm un désir constant de repousser les limites, d’oser. C’est une qualité rare – et précieuse. Mais ici, cette liberté absolue se retourne parfois contre lui. À trop vouloir dérouter, certains morceaux finissent par perdre leur efficacité. Le fil rouge de l’album se fait flou, et certains passages donnent la sensation d’écouter une succession d’idées brillantes, mais pas toujours exploitées jusqu’au bout.
Il serait injuste de ne pas saluer la qualité de la production. Lindstrøm maîtrise son art, et cela s’entend. Les textures sonores sont d’une richesse impressionnante, les transitions souvent surprenantes, les détails foisonnent à chaque coin de mesure. C’est un album qui gagne à être écouté au casque, dans une écoute attentive, pour apprécier l’architecture complexe de chaque morceau.
Mais là encore, une question se pose : à quoi sert cette maîtrise technique si elle ne parvient pas toujours à générer de l’émotion ? J’ai souvent admiré les sons, les textures, les choix audacieux – sans pour autant me sentir réellement touché ou transporté. La virtuosité semble parfois se substituer à l’expression, comme si le geste artistique prenait le pas sur la sensation.
Au final, Six Cups of Rebel est un disque profondément polarisant. Certains y verront une œuvre visionnaire, affranchie des formats et des attentes. D’autres, comme moi, y trouveront des fulgurances indéniables, mais aussi des longueurs et des digressions qui nuisent à l’impact global.
Mon 6/10 n’est donc pas une punition. C’est une manière d’exprimer une position intermédiaire : entre respect pour l’audace, et regret face au potentiel non totalement accompli. C’est un album que je ne peux ni recommander aveuglément, ni écarter d’un revers de main. Il faut l’écouter comme on entre dans un labyrinthe : sans attendre de sortie rapide, mais avec la curiosité de ce qu’on pourra y découvrir.
Six Cups of Rebel est un disque qui mérite qu’on s’y attarde, même s’il ne s’offre jamais facilement. Il témoigne d’un artiste en pleine expérimentation, au sommet de sa technique, mais peut-être un peu trop libre pour son propre bien. On peut admirer le voyage sans pour autant vouloir le refaire. Et parfois, cela suffit.