Je me souviens quand cet album est sorti en 1993. Il y avait d’abord cette pochette, sombre et qui donnait le ton, la photo de la mannequin, Mouri Mbonika, portant une sorte de muselière de fer. Et le boîtier de la K7 que j’avais achetée était rouge !!! Autant d’éléments qui avaient attiré mes yeux. Et quand j’ai écouté cet album d’un groupe que je ne connaissais pas, la claque avait été violente. Un album qui n’a pas vieilli d’un pouce 30 ans plus tard et qui s’inscrit bien dans le registre rock fusion de l’époque et dans lequel s’inscrivaient des groupes comme Rage against the machine ou encore Fishbone. Le groupe n’en était pourtant pas à ses débuts car il est né en 84, fondé par l’excellent Vernon Reid (jamais là où on l’attend, c’est plutôt agréable), guitariste et cofondateur de l’association Black Rock Coalition, dont le but est de lutter contre le cloisonnement racial dans la musique ainsi que l’exploitation et la marginalisation des musiciens noirs. En plus d’entretenir une carrière solo prolifique, il a été invité à participer à des albums de rockstars prestigieux, notamment sur les "Primitive Cool" de Mick Jagger et "Talk Is Cheap" de Keith Richards. Il connaît donc du beau monde. Le chanteur Corey Glover s’est essayé au cinéma chez Oliver Stone dans "Platoon" et est même devenu animateur télé durant la séparation du groupe fin 90’s. Will Calhoun, batteur de jazz émérite maintes fois récompensé pour sa technique et ses improvisations, joue avec qui le souhaite, tout horizon musical confondu (de BB King à Wayne Shorter en passant par Lou Reed et Public Enemy, grand écart assumé !). Pour ce 3e album, ils engagent un nouveau bassiste, Doug Wimbish, au CV de plusieurs km de long lui aussi et qui a même fini par travailler avec des artistes pop comme Madonna. Vu les pédigrées des membres du groupe, on comprend que Living Colour se refuse à être catalogué dans telle ou telle catégorie, au contraire, l’objectif est de mélanger toutes leurs nombreuses influences pour en faire une musique puissante voire rageuse. Chez eux, on le comprend, la musique n’est pas là pour uniquement distraire mais pour dénoncer et lutter.
Sauf que pour cet album, le groupe va durcir fortement le ton par rapport à ceux qui l’ont précédé, plus funky, plus légers si on peut dire, c’était le cas de « Vivid » leur 1er album en 88, produit par Mick Jagger ! Là, pas question de sautiller, les paroles sont incisives, on balance du lourd et ça va surprendre leurs fans des débuts et les journalistes qui avaient aimé leurs 1ers albums, mais tout en gardant un son funky grâce à la voix de Corey, pleine de soul même quand il hurle, ça fonctionne merveilleusement. Quant à la rythmique, elle est monstrueuse et apporte un groove fabuleux du 1er au dernier morceau. Un mélange détonant qui commence dès les 1ères notes avec "Go Away" qui fait l’effet d’un missile envoyé dans les gencives. Le reste est à l’avenant, le son énorme, très heavy et en même temps groovy, avec une production réalisée par Ron Saint Germain (producteur ayant travaillé dans le jazz avec Ornette Coleman, McCoy Tyner comme dans le rock avec les Cure, Sonic Youth…). « Ignorance is bliss » est massif, « Auslander » lorgne presque vers le metal industriel de Nine Inch Nails, doté d’une basse d’une puissance phénoménale. C’est d’ailleurs la basse de Doug qui tient « Nothingness » du début à la fin et on peut sans exagérer le placer là au niveau d’un Cliff Burton, Lemmy ou encore Robert Trujillo, les grands bassistes du metal. Superbe, il y a juste à l’écouter, c’est une des rares respirations dans cet album et c’est peut-être le morceau le plus accessible pour ceux et celles qui seraient rebutés par le côté violent de l’album. L’instrumental "WTFF" se rapproche quant à lui plus des racines hip-hop des New-Yorkais alors que "This Little Pig" renvoie aux fondamentaux punk. L’interlude "Hemp", permettant de se reposer les esgourdes avant "Wall", démonstration évidente pour les personnes qui en douteraient que l’on peut faire cohabiter musicalement des lignes mélodiques issues de la Motown avec la lourdeur du Metal.
Quant aux paroles, le groupe ne mâche pas ses mots là aussi, souvent revendicatives mais jamais moralisatrices. « Bi » décrit le délicate position des personnes bisexuelles dans la société qui pour beaucoup sont catalogués comme étant gay, c’est gonflé pour un groupe de metal, un genre musical où le thème de l’identité sexuelle n’est que rarement abordée. Ils dénoncent aussi les inégalités raciales et le racisme qui continue de miner la société états-unienne dans « This little pig » qui commence par une phrase : « Cinquante-six fois en quatre-vingt-une secondes. Quelque chose comme ça », phrase tirée de l’interview de Bill Bradley, homme politique américain, sur les coups des quatre officiers qui ont battu Rodney King. Le groupe ne nous laisse donc que peu de moments d’accalmie, il réussit à faire passer ses messages en alliant puissance et finesse, metal heavy et funk comme très peu ont su le faire. Malheureusement, malgré la réussite artistique, le succès n’a pas été complétement au rendez-vous, les critiques ont été très divisés concernant cet album, pas mal reprochant la dureté et la violence d’un groupe jusqu’ici classé comme « funk rock ». Et justement, c’est pour lutter contre ce genre d’étiquettes que Living Colour s’est lancé dans cette œuvre qui est pour moi, un des sommets du rock fusion (qui ne nous a pas laissé que des albums marquants, rappelons-le), à égalité avec l’album éponyme de Rage against the machine de 92. Pourtant, ce dernier est entré dans la légende du rock, encensé (à juste titre) aujourd’hui encore alors que le « Stain » de Living Colour n’a pas eu cette chance et est largement oublié. Peut-être lui-a-t-il manqué un single gigantesque comme « Killing in the name » ??? « Leave it alone » aurait pu prétendre au succès…Le groupe s’est séparé pour « divergences musicales » dès 1995 pour se reformer au début des années 2000 mais sans beaucoup d’écho, c’est dommage, un peu comme si le moment était passé et qu’ils avaient loupé l’occasion de développer ce qu’ils avaient créé avec « Stain ». Ils n’ont jamais retrouvé l’inspiration de cet album et cependant Vernon Reid reste un des guitaristes les plus innovants de sa génération. Malgré tout, quand on voit l’état politique et social des Etats-Unis aujourd’hui, on se dit qu’un Living Colour (comme Rage against the machine d’ailleurs) serait plus que jamais nécessaire pour réveiller les consciences.