Cette collaboration ressemble à une cristallisation spécifique de l’amour durable de Thom Yorke pour la musique électronique, sa sortie chez Warp Records étant appropriée tant Autechre et Aphex Twin ont façonné le pivot de Radiohead à l’ère Kid A. Ça commence comme on pourrait s’y attendre d’un album électronique réalisé par Yorke en pleine pandémie : une electronica froide, nerveuse, distante, pour un monde froid, nerveux, distant. Mais entre-temps, l’album prend des tournants inattendus. Un album qui résonne en des temps incertains.
Dans l’ensemble, Tall Tales saisit ces deux vétérans en grande forme, s’emboîtant dans un son qui joue sur leurs points forts tout en différant de tout ce qu’ils ont fait auparavant sombre, enveloppant, d’un surréalisme d’effet, mais émotionnellement puissant. Un album parfois d’un autre monde, souvent pince-sans-rire, et parfois étonnamment percutant. C’est une partie distinctive du canon de Yorke qui se tient aussi à l’écart comme un point de référence musical marquant la convergence de deux esprits créatifs.
Plusieurs morceaux ici ressemblent à des installations d’art conceptuel. Mais d’autres évoluent dans une direction plus pop. Le meilleur de tous pourrait être The Men Who Dance in Stag's Heads. Avec l’aide de chœurs harmonisés, de contre-mélodies de bois et de quelques touches électroniques rêveuses, il parvient d’une manière ou d’une autre à transformer ce sombre récit de la réaction des pauvres des campagnes à la Révolution industrielle en quelque chose de solaire, joyeux et béatifique. La voix principale de Yorke vrombit tout au long de “The Men Who Dance in Stag’s Heads”, un sommet.
Deux des chansons les plus saisissantes le montrent dans un registre plus grave. Sur la ballade torpide The White Cliffs, il fait un duo avec lui-même, passant de visions cauchemardesques racontées en falsetto à des réponses de baryton fermes, quoique douces, comme « Voici ta punition » et « Tout nous échappe ». Par moments, Yorke glisse en moonwalk vers l’auto-parodie avec des phrases comme : « Quel est le but ? » Mais une telle puérilité de lycéen est compensée par la mélodie somptueuse et le phrasé élégant de Bugging Out Again, si beau qu’il est difficile de l’entendre les yeux ouverts.