The Blue Mask
7.1
The Blue Mask

Album de Lou Reed (1982)

Sorti en 1982, The Blue Mask est une collection plutôt hétéroclite de chansons qui remplissent deux fonctions. D’abord assainir l’image de Lou Reed, en offrir une facette plus vertueuse et réfléchie. Ensuite, et surtout, rouer de coups la dépouille inerte du Lou Reed diabolique des 70’s, pour bien faire comprendre aux auditeurs qu’elle ne se relèvera plus. Sur le morceau-titre, il met en scène sa propre crucifixion, déblatérant les sévices atroces qu’il s’octroie, dans un déluge de guitares électriques d’une agressivité démente, et ce même à l’aune de ses travaux les plus explosifs. Nous n’avons pas à faire à un énième hymne au masochisme, ici la douleur ne s’accompagne plus de plaisir, elle est juste la résultante nécessaire d’un meurtre cathartique. La voix de Lou Reed, qui n’a jamais été aussi haletante, ne trahit aucune dérision, aucune volonté provocatrice. Juste la terreur d’un gars qui se tranche le bras pour empêcher le venin d’atteindre son système nerveux.

« Make the sacrifice / Take it all away / There’s no « won’t » high enough to stop this desperate day / Don’t take death away / Cut the finger at the joint / Cut the stallion at his mount / And stuff it in his mouth »

Etrange écoute que ce Blue Mask, album qui célèbre à la fois une réconciliation et un divorce avec lui-même. C’est une œuvre apaisée, qui comprend tout de même deux des morceaux les plus violents de son répertoire. Néanmoins, cette violence n’a pas la même saveur que celle de ses premiers efforts. Chez le Velvet Underground, elle fut symptomatique du mal-être et de la misanthropie de son auteur. Sur The Blue Mask, elle est au contraire thérapeutique. En proie à de terribles bouffées d’angoisse consécutives à son abstinence, Lou Reed en fait un étalage glaçant avec Waves Of Fear, l’autre grand moment de furie. Après les affres du manque, il explore la rechute dans Underneath The Bottle. Sur un ton faussement badin, il chante la dignité qu’on noie dans l’alcool, celle qu’il avait piétinée dans le précédent album, une déroute artistique qui laisse malheureusement des séquelles. Puisque tout n’est pas réussi sur The Blue Mask. Notamment la très gênante Women, une ode à la gent féminine dont on soupçonne l’ironie. Ou bien est-ce là le véritable coming-out hétéro d’une icône gay réputée pour sa misogynie ? Quelle qu’en soit la signification, Women n’est ni drôle, ni charmant, même si le dernier titre du disque Heavenly Arms, déclaration passionnée à Sylvia Morales, peut nous en faire réévaluer la sincérité.


Malgré cet instant faiblard, The Blue Mask demeure passionnant pour qui s’intéresse à la psyché de Lou Reed et ses atermoiements créatifs. My House, le morceau d’ouverture, est un hommage appuyé à Delmore Schwartz, qui fut son maitre à l’université de Syracuse, bien avant l’existence du Velvet Underground. Paradoxalement, l’écrivain détestait le rock’n’roll, et My House illustre joliment le conflit intérieur d’un rockeur qui aimerait être reconnu sur le plan littéraire. Lou y invoque l’esprit de l’homme de lettres, mort en 1966, et si on lit entre les vers, on devine qu’il attend de cette séance de spiritisme une sorte de validation. En guise de maigre consolation, Reed obtenu au moins celle des critiques, qui gratifièrent The Blue Mask du sceau galvaudé d’album de la maturité. Pour une fois, le terme n’était pas qu’une paresse journalistique, il définissait bien ce nouveau chapitre discographique. Il faut dire aussi que la presse appréciait que Reed retourne à une facture sonore plus traditionnelle après quelques années d’expérimentations pas toujours heureuses. Ainsi elle accueillit à bras ouverts les nouveaux venus dans le groupe du chanteur, dont Fernando Saunders, bassiste au falsetto cristallin qui l’accompagnera longtemps, et Robert Quine, guitariste culte des géniaux Voidoids de Richard Hell. Toutefois, quelques voix discordantes se firent entendre. Notamment, celle particulièrement cinglante du critique Barney Hoskyns, qui reprochait à Lou Reed de nettoyer sa conscience avec un peu trop d’aisance. The Blue Mask, lui semblait-il, était sa façon de dire :

« I may have been a bit of a jerk when I strutted around on stage with a needle in my arm, but I am now a bona fide Artist ans you will treat me as such »
« Peut-être me suis-je comporté comme un connard à l’époque où je me trimballais sur scène avec une aiguille dans le bras, mais désormais je suis un artiste respectable et vous allez me traiter en tant que tel »

Et malheureusement, cette critique s’avèrera de plus en plus pertinente au fur et à mesure que s’écoule la décennie...


Extrait du podcast "Lou Reed, le pire d'entre eux", émission complète disponible ici :

https://graine-de-violence.lepodcast.fr/lou-reed-le-pire-dentre-eux-integral

GrainedeViolence
8

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le 26 mai 2025

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