Alors que Warriors était déjà un peu en-dessous des disques précédents, Berserker de 1984 a confirmé le manque d'inspiration de Gary. Sur ce disque, on trouvait un morceau excellent en ouverture, puis les 8 autres suivaient plus ou moins bien son principe, d'où un ennui assez intense. Quand on voit la pochette à l'esthétique 50s de The Fury, on pense alors que Gary s'est essayé à une sorte de jazz électronique, ce qui amène à penser qu'il a su redresser la barre et proposer quelque chose d'innovant.
Sauf que non.
En réalité, la pochette est à peu-près la seule chose réussie ici. Dès 'Call Out the Dogs', j'ai été terrifié par la production tout en synthés numériques kitsch et en samplers. Un sampler, c'est intéressant, prenez un Fairlight par exemple, ça coûte le prix d'un appartement mais on peut faire plein de trucs avec ; mais si on n'est pas qualifié, ça peut vite tourner à la catastrophe, et visiblement, Gary ne sait pas comment s'y prendre. En plus de ça, il abandonne sa LinnDrum LM-1, sa CR-78, et remplace toutes ces boîtes à rythmes trop biens par... je sais pas trop ce que c'est, mais ça a un son bien déguelasse. Bref, avec ces claviers au son moche et cette section rythmique déglinguée, on obtient un mixage approximatif, un son pas très clair (ça reste toujours mieux que sur l'opus suivant, c'est déjà ça de pris) et une snare qui à l'air de se noyer.
Les premières secondes, Gary nous rappelle qu'il est trop fan de Blade Runner avec un sample tiré... de Blade Runner, pourquoi vous vous posez des questions cons comme ça ? Mais au lieu de chercher à atteindre la grâce comme Vangelis, aka Dieu, il nous sert une espèce de funk électronique dansant et assez téléphoné : rythmique binaire (là où sur Dance ou I, Assassin, il m'impressionnait toujours par la complexité de la programmation de ses boîtes à rythmes), basse pseudo slappée jouée au sampler, et refrain chanté par un chœur féminin invasif et insupportable hérité de Berserker. 'Call Out the Dogs' n'est pas tellement un mauvais morceau, mais il est faiblard, aussi bien du point de vue sonore que textuel. Quand on voit que sur 'Berserker' ou 'This Is New Love', Gary avait réussi à transposer son style à quelque chose proche de l'Hi-NRG, soit un style mainstream, ici n'importe quel groupe pas très doué aurait pu composer ce morceau. Seule une certaine noirceur décorative nous rappelle que si si, ce morceau sort bien de la tête de notre anglais préféré. 'This Disease' fait à peine mieux, avec son saxophone aussi discret qu'un 33 tonnes dans le désert de Gobi, et un vide sonore assez hallucinant. En plus Tessa (c'est la madame) prend de plus en plus de place, mais j'ai envie de dire que c'est pas plus mal tant Gary chante mal.
On se dit que 'Your Fascination', single principal de l'album, va remonter le niveau, mais il fait encore pire que les deux merd— morceaux d'avant : ça commence par une intro au sampler absolument ignoble, prodige de disharmonie à vous en donner de l'urticaire, puis arrive la même rythmique que depuis le début de l'album, puis Gary qui chante avec une voix nasillarde ignoble, puis le refrain... my God ce refrain... :
I don't suppose you ever left me / Your fascination leaves me cold / I don't suppose you ever left me / Your fascination leaves me cold
waouh Gary, si tu trouves pas de rimes, on t'en veux pas tu sais, j'ai toujours pensé que les rimes empêchaient justement d'utiliser les mots que nous dicte notre instinct et donc allaient à l'encontre de la sincérité, mais là... trop varié tout ça. Et c'est pas parce que tu fais chanter une ligne sur deux par la pauvre Tessa que ça rend le tout moins mécanique, au contraire hein, la Tessa là, elle commence un peu à me saouler si tu veux tout savoir. En fait, ce morceau est à l'image de son clip, dans lequel Gary fronce les sourcils pour faire genre qu'il est trop menaçant et charismatique. Ils ont même mis des scènes du making-of dedans, parce que ça a été fait avec les pieds encore une fois, et donc ils avaient pas assez de plans pour couvrir tout le morceau, j'imagine. Bref un clip nanardesque, un morceau de merde, heureusement pas grand monde n'y prêtera attention.
On a parlé des lyrics pas super tout à l'heure, mais c'est en fait sur l'ensemble de l'album que Gary écrit n'importe comment : il répète toujours les mêmes trucs, qu'il croit pas en ceci, qu'il ressent pas cela, qu'il est trop charismatique, que y a une nouvelle maladie et une nouvelle colère, qu'il croit pas aux miracles non plus, et que nous tombons, qu'il a survécu (pas du point de vue musical faut croire) mais on sait pas trop comment, bref. À vrai dire, comme il avait visiblement la flemme, il utilise souvent la même ligne une fois sur deux, on l'a vu dans 'Your Fascination' (dans les couplets aussi d'ailleurs), mais aussi dans 'This Disease', dans 'Creatures' où lui et Tessa (encore elle, oui) répètent 30 fois en 5 minutes "I need it" (je crois qu'il en a besoin je suis pas sûr), encore dans 'Your Fascination' où finalement il doesn't need it, histoire que ça soit torché vite fait, mais aussi des anaphores bien bien lourdingues dans 'Tricks' où Gary likes the movement, Gary likes the motion et Gary likes to forget, et surtout, SURTOUT dans 'Miracles'.
Et pourtant, même si lyriquement c'est très lourd donc, c'est sans doutes le meilleur morceau de l'album, où malgré le fait que Gary ne se souvienne pas de grand-chose (Alzheimer, quand tu nous tiens...), il réussit à faire progresser le morceau par son implication vocale mais aussi par, enfin, c'est pas trop tôt, un vrai travail sonore, grâce à un ensemble harmonieux de nappes de synthés qui donnent à l'ensemble un côté beaucoup moins dégarni qu'aux autres pistes et surtout de l'émotion... cette nappe qui sonne comme une voix qui fait "ahhhhhhh" est magnifique... Dommage, la boîte à rythme énervante est toujours là et le saxophoniste est trop en train de tripper pour ne pas en faire trop.
Ensuite, c'est le néant. Je suis bien incapable de dire ce que j'ai retenu de 'The Pleasure Skin' et 'Creatures', à part pour la première un chant énervant avec des "ooh-oh-ooooh-oooh" de stade de foot et pour la deuxième un chant insupportable avec... Tessa ! mais quelle surprise (nan, sans mentir, c'est la performance de Gary qui est surtout déguelasse). Ces morceaux ne servent à rien, ils ne mènent nulle part, ils n'apportent rien à l'auditeur qui a déjà du souffrir sur 3 des 4 morceaux précédents, avec leurs rythmiques imperturbables ils en devient presque abrutissants, et pourtant, je peux pas m'empêcher de penser que Gary croit en ces morceaux, ce qui est d'autant plus difficile à avaler. Heureusement, 'Tricks' rattrape un peu l'ensemble ; et pourtant ça part très mal avec ce saxophone sorti de nulle part, puis, on sait pas trop comment, Gary réussit à enfin distiller une atmosphère sombre digne de Blade Runner grâce à un accord de synthé-cuivre répété sur le refrain. Elle n'est pas si différente des autres pistes, mais elle marche.
Ensuite, on a 'God Only Knows', où le Gary guerrier super charismatique est bien mis en avant dans les lyrics, donc évidemment ça donne un truc un peu lourd. On a de la chance, c'est un peu comme 'The Pleasure Skin' et 'Creatures', tu l'écoutes, 3 minutes après tu l'as oublié. Et puis disons qu'elle a le mérite d'être un peu plus travaillée que les autres. Enfin, 'I Still Remember' (joli contre-sens avec tout ce que 'Miracles' a apporté, bravo Gary... et c'est pas une sorte de concept où il se souvient pas en début d'album puis il retrouve la mémoire à la fin, puisqu'il n'y a pour ainsi dire pas de cohérence entre les morceaux), ferme l'album correctement en comparaison de ce qu'on a affronté avant, malgré une nouvelle fois, un saxophoniste qui en fait des tonnes.
Morale de cette histoire, The Fury n'est pas très glorieux. À part sa pochette sympa, 'Miracles' et 'God Only Knows' qui auraient mérités plus de travail et 'Tricks' qui fonctionne plus ou moins, ce disque est l'incarnation du néant. Du début à la fin, les compositions toutes similaires s'enchaînent, si bien qu'à quelques trop rares exceptions, on a l'impression d'écouter 9 fois le même morceau vide de tous les points de vues. La recette est simple : boîte à rythme à la programmation simple, basse déguelasse jouée au sampler, solo de saxophone et chœur féminin parce que c'est la mode, quelques accords de synthé au son pas très beau, et paroles bâclées à la gloire de Gary le guerrier charismatique sans attaches. Mais justement, il semble avoir oublié une chose : un album doit être le reflet de notre vision du monde, et de ce point de vue, Gary nous transporte bien dans le Los Angeles crade de Ridley Scott par une production horrible, et doit raconter quelque chose, avec ou sans paroles, pour que l'auditeur puisse en extraire du sens, une résonance avec son existence et donc de l'émotion. Mais Gary est trop dans son délire pour ça, alors on pourra dire que The Fury est de la soupe commerciale, mais même comme ça, le disque réussit à se viander puisqu'il a fait un méga bide, et j'ai envie de dire que c'est bien fait pour lui ; parce qu'à creuser encore et encore Gary, tu finiras par trouver un gisement off-shore et ouvrir NumaPetrol.
Précédente : Strange Charm de Gary Numan (1986)
Suivante : Berserker de Gary Numan (1984)