Depuis 1984, on dirait que Gary fait un peu n'importe quoi. Warriors de 1983 commençait à montrer quelques limites à son génie créatif, Berserker, bien que traversé de moments géniaux, était plat et monotone, et The Fury est tellement éclaté qu'il est un peu la brosse à chiottes de sa carrière. Je n'ai rien contre les brosses à chiottes, mais vous voyez l'idée. Bref, on pouvait s'attendre à ce que Gary retrouve sa lucidité, comprenne que son obsession pour Blade Runner allait un peu trop loin, qu'il faut faire une pause pour se ressourcer et nous sortir une vraie suite à I, Assassin (je surkiffe Warriors nonobstant).
Mais dès la pochette, on comprend que Gary sait toujours pas où il va, ne sait plus pourquoi il compose, il compose pour composer si on peut dire (enfin, est-ce qu'on peut parler de composition à ce niveau...). En effet, au-delà du fait qu'elle est très très moche, que le col de Gary est en train de se faire la malle, elle démontre à elle-seule sa flemme intersidérale, puisqu’il s'agit là de la pochette single de la version avec Sharpe de 'New Thing From London Town', laquelle a été rognée puis agrandie pour ne garder que Gary, d'où l'espèce de grain déguelasse là. Alors bon, je sais pas moi, faire une session photo c'est pas excessivement cher, et puis au pire si tu veux pas dépenser pour ça, reprend au moins une pochette réussie à l'origine, par exemple celle du single 'I Can't Stop'... La seule explication, c'est que Gary n'en a réellement plus rien à secouer, qu'il se dit que ça sert à rien de rendre son album attirant puisqu'il s'est pris trois bides commerciaux et critiques à la suite, alors même qu'il a aligné les pochettes super classes par le passé, The Pleasure Principle, Dance (my God quelle pochette de fou), I, Assassin, et même The Fury !
Allez, admettons que la pochette nous pousse tout de même à écouter le disque ; qu'est qu'il vaut ce Strange Charm ? La première chose un peu marrante, c'est qu'il n'a justement aucun charme, ni étrange, ni pas étrange, il est vide de toutes couleurs, d'une réelle ambiance. Comme je considère qu'on ne peut pas faire pire que le précédent sur ce point là, on va dire qu'il a tout de même une certaine ambiance un peu dark simili-cyberpunk à la Blade Runner, puisque sa production est aussi sale qu'une ruelle du Los Angeles de Ridley (on va en reparler). Et quand je dis "sale", c'est pas dans le sens "du sale, du lourd", parce que du côté des lyrics, c'est toujours le néant, en gros Gary est une espèce de robot sans émotions qui ne croit en rien et qui a un charme étrange et donc il perturbe les gens parce qu'il est inconnu et hostile (j'ai trop peur), y a des gens qui nous disent des trucs faux mais en fait Gary nous dit aussi des trucs faux en même temps qu'il nous dit que des gens nous disent des trucs faux, puis après il parle de gens qui écoutent un nouveau son dans des quartiers cyberpunk insalubres illuminés par une lumière bleue cheloue, il est revenu et il est fort et il a attendu très longtemps avant de revenir parce qu'il s'est battu longtemps, sauf que la police le poursuit parce qu'il a fait des choses pas bien et après y aussi une madame qui dit qu'elle est dans des films ou un truc comme ça. Bien-sûr le vocabulaire type de The Fury est de retour, à la louche, "fascination", "obsession", "disease", "I don't believe in [insérer un des 3 termes précédents]", etc. sont les termes fétiches de Gary qu'il répète bien 20 fois chacun tout du long. Donc voilà, je m'attendais pas à des lyrics niveau Balavoine mais à au moins un peu de subtilité, par exemple Phil Oakey de Human League arrive toujours à mettre un double sens dans ses paroles d'apparence niaises, mais faut croire que Gary ne sait plus écrire non plus.
Bon j'exagère, il y a quand même quelques lignes un peu stylées, genre la toute première du disque "Assassination of the voice of God" et sa variante "Assassination by the radio", ou "This is pain disguised as a dream" dans 'This Is Love', mais le vrai problème de tout ça, c'est que Gary se voit comme le personnage principal d'une espèce de film à la Blade Runner et Terminator en même temps, alors il utilise pas mal de descriptions pour bien montrer qu'il est fan du cyberpunk, et c'est sympa sur 1 morceau ce genre de procédés, mais sur tout l'album, c'est un peu énervant, tu es trop fort et charismatique Gary, j'ai compris.
Mais à la limite je parle anglais à peu près, alors je me concentre surtout sur les morceaux en eux-mêmes quand j'écoute Strange Charm, et c'est là où Gary semble tout faire pour produire le pire disque de 1986. En bon fan de synthés, il est aussi fan de samplers, Fairlight etc. Le truc, c'est qu'à moins d'avoir Quincy Jones dans l'équipe ou à défaut quelqu'un de qualifié, le son est souvent très moche avec ce genre de machines, ce qui fait que les morceaux entièrement construits avec sont rares, même dans les 80s. Mais je le rappelle Gary ne sait plus ce qu'il fait, il se prend pour le T-800, alors il va utiliser son putain de sampler PARTOUT et ajouter à ça des synthés numériques, qu'on peut en général considérer comme des symboles du kitsch. Au-delà de ça, ça supprime tout le groove possible, donc le charme du disque, puisque les accords sont joués selon des programmes au centième près.
Voilà, maintenant que vous avez ça en tête, imaginez la gueule des morceaux, parce qu'en plus, la personne qualifiée en samplers, soit elle s'est enfuie à la vue de la pochette, soit Gary n'a pas pensé à la contacter. Morale, le son est trop bizarre. Dejà que sur The Fury la snare de sa boîte à rythme insupportable était étrange, ici tout à l'air enterré sous une couche de bruit, sans qu'on détermine réellement si ce bruit est du à de la reverb mal gérée (ça m'étonnerait pas) ou aux samplers (ou aux deux ?). On dirait presque que le disque n'est pas mixé, et ça peut paraître n'être qu'un détail, mais foirer le mixage à ce point là c'est grave quand on est actif depuis 1978. Alors quand vous passez 45 minutes avec un son pareil, Beat Boy de Visage à l'air d'avoir le son le plus clair du monde.
Un petit mot sur les morceaux en eux-mêmes : ça commence pas trop mal avec 'My Breathing', même si l'intro au synthé numérique fait peur, Gary intègre quelques influences orientales plutôt intéressantes, et les lyrics sont pas trop mal, donc c'est un morceau correct sans arriver au niveau d'un morceau de Berserker (qui était déjà bien en-dessous des albums précédents). Ensuite, on a 'Unkown and Hostile' avec son saxophone qui sort de nulle part et le retour de la fameuse boîte à rythme énervante de l'album d'avant, y a un petit solo de guitare parce que c'était la mode dans les 80s, et puis on sait pas trop comment mais ça fonctionne à peu près au final.
Puis on a la trilogie de l'enfer, qui commence avec 'The Sleeproom', qui ne sert tout simplement à rien, elle est plate pendant ses 5 très longues minutes, par miracle elle décolle sur le pont qui doit durer 30 secondes, le refrain est vide et faible, en plus il chante mal et le morceau se finit n'importe comment pour faire genre que c'est trop conceptuel t'as vu. 'New Thing From London Town' fait un peu mieux, malgré les bonnes intentions de Gary au niveau du chant, le petit arpège de synthé à partir de 2:15 et les changements de tonalités plutôt subtils ne suffisent pas à sauver ce morceau salopé par son intro à la boîte à rythme qui n'amène nulle part et sa basse jouée au sampler digne des plus hauts crimes contre l'humanité ; c'est donc en toute logique sur ce morceau que le raté de la production et du mixage atteint son apogée. Enfin, on a 'I Can't Stop', qui serait pas trop mal si Gary arrêtait de vouloir constamment mettre des putains de chœurs féminins déguelasses dans tous ses morceaux de merde, parce que là, entre la madame qui s'égosille en répétant 97 fois (j'ai compté) "I can't stop it" (c'est d'autant plus horrible qu'elle a fait qu'une seule prise qui est répétée en boucle, vraiment ce morceau vous veut du mal je déconne pas), Gary qui essaie de lutter pour chanter son refrain par-dessus, et l'espèce de guitare façon hard-rock FM, délire non-recommandé.
La piste éponyme sauve un peu les meubles, avec sa basse sampler qui a le mérite de ressembler de loin à celle de 'Smooth Criminal', sa gimmick au synthé sympa en fin de refrain, et son refrain chanté super vite sur un flow douteux qui est assez marrant tant c'est ridicule (je peux pas en être certain mais c'est le genre de choses qu'on doit retrouver dans la discographie d'Émile et Image).
Ensuite, on a 'The Need' qui nous refait le coup des chœurs féminins insupportables doublés cette fois-ci d'une espèce d'intonation hautaine de la part de la madame alors qu'elle n'est pas du tout dans le rythme quand elle dit "get it!", et par-dessus on a un guitariste qui fait n'importe quoi, comme si on lui avait pas filé la partition et qu'il essayait de retrouver la tonalité du morceau à l'oreille, et Gary qui chante mal ses paroles super gênantes. Alors parfois, quand le morceau arrive à une certaine progression, il trouve un certain élan (quand Gary dit "come on and feel the need in me", mais je vous jure qu'à côté, 'I Can't Stop' est agréable, au point que ce morceau (si on peut appeler ça un morceau, même Gilbert Montagné n'en voudrait pas) pourrait s'appeler 'Enterrement du groove par un sampler', ou plus simplement 'Le groove est mort'.
La bonne nouvelle c'est que Gary arrive enfin à véhiculer un peu d'émotion sur 'This Is Love', seul sans sa boîte à rythme horrible et armé d'un synthé qui imite un piano, il produit le meilleur morceau de l'album. Ici, il est triste parce que l'amour le ronge et le fait souffrir, et donc la production froide et mécanique a enfin une utilité, elle rappelle sur le vide que ressent Gary qui contamine le morceau en lui-même. Pour la première fois depuis Berserker, le saxophone n'a pas l'air là parce que c'est la mode, il sert réellement le morceau bien qu'il en fasse trop, et même si il y a toujours un chœur féminin discret qui est énervant si on se concentre dessus, on a vraiment l'impression que Gary atteint enfin un équilibre dans sa version tout-numérique mid 80s, bien que ça soit toujours pas au niveau de Warriors, et donc encore moins de ses grands albums.
Mais malheureusement, ce n'est pas avec un morceau à peu près réussi, deux autres proches de se casser la gueule, et un dernier marrant malgré lui qu'on peut concevoir un album solide. Les lyrics, la production, le mixage, la composition, la pochette... tout est touché et contaminé par le manque d'envie de Gary qui semble avoir définitivement perdu la flamme.
Précédente : The Single Factor de Camel (1982)
Suivante : The Fury de Gary Numan (1985)