Kanye West fait du Kanye, mais à sa sauce. Il loue le Madison Square Garden pour y brancher son ordi portable et jouer quelques chansons de son nouvel album (et pas mal de vieux titres) et laisser quelques potes y brancher leur téléphone portable pour passer 2-3 trucs à eux. Il change 4 fois le nom de l'album, au moins autant de fois la tracklist quitte à enlever soudainement des pistes paraissant pourtant évidentes comme No More Parties in LA ou All Day. Il fait le mastering de l'album à la dernière minute, décide de faire de l'album une sortie exclusive à Tidal (vous vous souvenez ? le truc des artistes riches qui en ont marre de ne pas être aussi riches qu'ils le pourraient ?), avant que fuitent une dizaine de pistes nouvelles ou alternatives.
En fait, West fait ce que Balzac faisait à l'époque, ou ce que de nombreux réalisateurs font aujourd'hui avec leurs films : du matériel, il en a, ce n'est pas le problème. La question, c'est comment l'agencer, comment le triturer, quitte à faire 1, 2, 3, 72 versions. Le résultat : c'est un gros foutoir au casting impressionnant et à l'approche proteiforme qui pourrait bien revenir encore sous de multiples versions, sans compter tout le matériel que West garderait pour l'instant sous le coude (potentiellement 40 chansons avec Lamar et 40 autres avec Young Thug, plus d'autres pistes avec Drake et Future).
Sur Fall Out of Heaven, on retrouve des bouts de Famous ou FML. Sur Wolves, Sia revient, Caroline Shaw part, et tout le morceau est décomposé pour être restructuré complètement différemment.
En ce sens, finalement, l'album s'inscrit dans la continuité de Yeezus : auto-tuné à mort, blindé de coupes soudaines qui changent drastiquement le rythme et la tonalité des chansons, mais aussi une introspection (ironique ? sérieuse ?) à la fois mégalo et mélancolique. Si I Miss The Old Kanye fera au choix grincer les dents ou rire un bon coup (humour meta ou sérieux 1er degré, allez savoir), le combo ultime FML / Real Friends / Wolves (dans sa version originale) rappelle quoiqu'il arrive les talents musicaux du bonhomme en convoquant le spectre de Blood On The Leaves, encore plus quand... il ne rappe pas.
En effet, comme depuis toujours, il n'est plus à démontrer que les capacités vocales de West sont très limitées, et que son "flow" est rarement aussi efficace que celui, au hasard, de Kendrick Lamar. Du coup, une des forces de l'album est aussi, précisément, d'éviter cette faiblesse soit à travers des chansons sans rap, ou alors en laissant faire d'autres bien plus doués (Lamar donc sur No More Parties in LA).
Reste enfin une certaine composante gospel / sacrée / préchi-précha (rayer la mention inutile), pas forcément dégueu, mais qui peut gêner les plus réfractaires. Ce serait cependant dommage de s'y arrêter au risque de passer à côté des fabuleux et minimalistes Ultralight Beam et Low Lights.
Pour autant, quelques pistes laissent perplexes, que ce soit Feedback, Freestyle 4, 30 Hours ou le court extrait téléphonique Silver Surfer Intermission, et même Highlights et Facts dans une moindre mesure.
Pour autant, si l'éclectisme de l'album semble pointer vers un clair manque de cohérence (soutenu par une tracklist qui aurait gagné à une meilleure fluidité), il faut avouer que The Life of Pablo aka Waves aka Swish aka So Help Me God contient un paquet d'excellentes choses à même de faire oublier la personnalité envahissante de l'artiste.
A noter au passage qu'à travers les singles sortant le vendredi (le "GOOD Friday"), West a étendu l'univers de l'album avec I Feel Like That, une chanson relativement dispensable.
Par contre, au jeu des 7 erreurs, j'avoue privilégier la version originale de Wolves (parce que le couplet Unfollow / Unswallow de la version album me parait franchement contre-productif), la version musicale de I Miss The Old Kanye vaut le détour, et les petits glissements sur FML, Fade et Only One sont passionnants pour qui est curieux du processus créatif.
Ah, par contre, pour ceux qui peuvent se demander à quoi peut ressembler une chanson de Kanye West avant de passer au mixage, les 30 1eres secondes de Fall Out of Heaven sont hilarantes ("Uh uh / Uh uh Uh Uh uh Uh / SWOOSH WHOOSH SWOOSH"). Dommage car le reste de la chanson est des lieues au-dessus de ces 30 secondes d'un amateurisme sans nom.