« Parce que les circonstances de son enregistrement sont rocambolesques, j’ai envie de vous raconter la genèse de The Natural Bridge, deuxième album de Silver Jews, comme si j’étais Robert Louis Stevenson. Alors imaginez que Stephen Malkmus, Bob Nastanovitch et Steve West ne sont pas des rockeurs installés mais des pirates rompus à l’exercice de la chasse aux trésors. Ils ont déjà fait leurs preuves à bord du Pavement, leur fier navire, mais prêtent aussi main forte à un autre beaucoup moins victorieux et dont le capitaine David Berman, alias Long John Silver Jews, souffre de mal de mer. Celui-ci leur propose tout de même une expédition pleine de promesses qui ne leur coûtera qu’une poignée de pièces d’or, à savoir l’équivalent de 5000 dollars américains. David n’ayant pas le sou, c’est un peu retissant que Bob Nastanovitch avance les fonds. Les voilà donc embarqués, pleins d’optimisme dans cette galère, alors que David réalise que leur investigation ne débouchera probablement sur rien, puisqu’en vérité il en ignore la destination. Alors que l’équipage l'exhorte à prendre le commandement du bateau qui est le sien, David saute par-dessus bord et s’enfuit sur une bouée de secours, ne laissant d’autre choix à Pavement d’amortir le coût du studio en enregistrant le mini album Pacific Trim. Au cas où vous n’auriez pas remarqué, la métaphore est terminée.
Ce n’est pas juste son stress que David Berman n’a pas su gérer, mais un véritable maelström d’émotions négatives qui se nourrissaient entre elles. David pensait que tous les compliments qu’avait récoltés son album précédent n’étaient dûs qu’à la présence de Pavement, et il leur en voulait d’avoir éclipsé son talent d’écriture. D’un autre côté, il doutait sérieusement de sa capacité à tenir un tel projet sur ses frêles épaules, et dans sa jalousie résidait aussi la terreur de n’être, au final, qu’un bon à rien pistonné par les copains. David Berman ne leur en toucha pas un mot, il préféra garder cette boule d’angoisse et attendre qu’elle explose dans son ventre sous leurs yeux médusés. La version de The Natural Bridge qu’ils étaient entrain de bricoler ne verra donc jamais le jour.
Quelques mois plus tard, c’est en quasi-clandestinité que David reprend la production de son deuxième album. A Hartford, dans le Connecticut, il s’est trouvé une planque : le studio 45, du nom du calibre qui y était fabriqué en des temps révolus. Enfermés avec lui, deux guitaristes de chez New Radiant Storm King, un claviériste des Pernice Brothers et un batteur de la maison Drag City, des musiciens compétents qui ont la politesse d’être relativement anonymes. Débarrassé de l’ombre écrasante de Pavement, Silver Jews va pouvoir pleinement exister, mais David Berman n’a pas la force de s’en réjouir. Il ne sait toujours pas comment ses chansons doivent sonner. Chaque jour, il débarque aux sessions un peu plus livide que la veille. Pour sa nouvelle équipe, le gros du boulot va être de comprendre ce qui se trame dans la tête du gars, qui fixe le mur comme s’il y voyait autre chose qu’une surface plane. Cela fait si longtemps qu’il n’a pas dormi que désormais David ne distingue plus la réalité de ses cauchemars.
Dans une existence riche en phases dépressives, il se rappellera de celle-ci comme de l’une de ses pires, et ce fameux Natural Bridge faillit bien demeurer un éternel chantier. Affreusement complexé par la qualité de son interprétation, David Berman y prononce chaque mot avec la fébrilité du troufion qui saute en parachute pour la première fois. Et c’est mieux ainsi, car lorsqu’on lance un album de Silver Jews, ce n’est pas pour entendre la voix de Sinatra. C’est au moment d’enregistrer Pretty Eyes, la ballade qui clôt magnifiquement The Natural Bridge, que David Berman reprend confiance. Lorsqu’il plaque son dernier accord de sol, il se rend compte avec stupeur qu’il ne s’est pas planté une seule fois, et au risque de paraître présomptueux, il juge sa performance plutôt honnête. Ses Silver Jews d’adoption acquiescent tout en notant l’euphémisme, soulagés qu’un peu d’amour propre s’échappe de la bouche de leur chanteur et ami. Peut-être David s’était-il finalement inspiré de la bienveillance de ses propres paroles.
« The elephants are so ashamed of their size / Hosing them down I tell them / You got pretty eyes »
« Les éléphants ont tellement honte de leur taille / En les arrosant au tuyau je leur dis / Vous avez de beaux yeux »
(extrait de Pretty Eyes de Silver Jews)
Toute cette souffrance n’aura pas été vaine, car The Natural Bridge restera, pour la postérité, la quintessence stylistique de David Berman. Ce pari qu’il pensait perdu d’avance, il l’a finalement remporté : en congédiant les membres de Pavement, il a consolidé l’identité de Silver Jews autour de sa propre personnalité. Désormais on saura que s’il a des membres amovibles, Silver Jews n’a qu’une seule tête, celle contrariée de David. The Natural Bridge est un autoportrait dont l’auteur a insisté sur les cernes et le rictus. Malgré des efforts nourris, il échoue à se rendre antipathique, car contrairement à un certain Lou Reed, le totem de ceux qui écrivent mieux qu’ils ne chantent, David Berman n’a pas un octet de méchanceté dans son logiciel. Si The Natural Bridge est mélancolique, voire dépressif, ce n’est pas le monument de noirceur annoncé. A l’image de Tonight’s The Night de Neil Young, c’est une œuvre dont l’aura effraie, mais qui s’avère étonnement réconfortante à l’écoute. Et c’est cela le don précieux de David Berman : il arrive toujours à vous faire sourire, même en tirant une tronche d’enterrement. »
Extrait de l’épisode de Graine de Violence « David Berman, l’héritage empoisonné », entièrement disponible ici : https://graine-de-violence.lepodcast.fr/david-berman-lheritage-empoisonne