1er épisode ici : https://www.senscritique.com/album/runaljod_ragnarok/critique/278049211
Episode 2 ici : https://www.senscritique.com/album/saga_de_ragnar_lodbrock/critique/274852325
Episode 3 ici : https://www.senscritique.com/album/Or_Ymis_Holdi/critique/296442397
Episode 4 ici : https://www.senscritique.com/album/sol/critique/313632735
Episode 5 ici : https://www.senscritique.com/album/emerson_lake_palmer/critique/333439572/edit
Episode 7 ici : https://www.senscritique.com/album/a_state_of_wonder_the_complete_goldberg_variations_1955_1981/critique/333661057
- Calmez vous Ceolwulf, brillant chevalier, de grâce retenez vos coups !
Alerté Æthelweard dressé sur les étriers de son cheval caparaçonné tente de raisonner Ceolwulf. Celui-ci voyant que Ragnar à repris conscience se calme, s’immobilise et entre dans les yeux du viking comme son jumeau le fit avant sa décollation.
Se trouver en sa présence c'est se baigner dans l'inquiétude, lui parler c'est se noyer dans le doute, affronter son regard c'est plonger dans la peur.
La poitrine du guerrier nu a repris sa forme initiale. Son torse puissant monte et descend calmement au rythme de son souffle. Les yeux peuvent être une arme et un combat se gagner avant de débuter armes à la main. Personne ne saurait dire ce qu’il se passe entre les deux hommes dont les regards flamboient, l’un de colère, l’autre d’une sorte de folie désinvolte. Le noir de jais des yeux de Ceolwulf coule et se dilue dans le bleu océan de ceux de Ragnar. Au départ l’assombrissement est total, c’est la nuit et puis quelques reflets bleutés s’insinuent comme dans une chevelure, le flot s’agite et l’indigo s’impose s’éclaircit, encore, encore…il ne reste que le bleu de l’Océan ! Quatre yeux d’un bleu Océan sans une vague, une pureté divine…Empreinte, signe de Dieu, des Dieux, d’Odin ? Ceolwulf semble troublé, mal à l’aise, des gouttes de sueur perlent sur son visage alors qu’un sourire chafouin s’épanouit sur le visage du viking.
Æthelweard a conscience du danger, il sait jauger un adversaire et surtout ce viking véhicule quelque chose d’étrange, de puissant et d’anormal en même temps. Sa méfiance est grande. Il ordonne d’un ton péremptoire :
- Ceolwulf assez !
Puis à ses soldats :
- Ligotez le barbare, trouvez un chariot et enfermez-le ! Nous avons une longue route.
- Æthelweard, nous devons repartir au plus vite ! C’est une chance que nous ayons pu vaincre ici mais une autre armée viking bien plus importante est en marche elle va certainement faire le siège de Westminster.
- Vous n’y pensez pas Ecgberht, répond le roi, nous devons enterrer nos morts. Nous ne sommes pas comme eux. Une sépulture chrétienne doit être donné à nos soldats, certains sont encore des enfants.
- Sire, j’entends mais si nous ne regagnons pas votre capitale rapidement nous risquons de tout perdre.
Et Beornwulf martial d’ajouter :
- Nous avons une monnaie d’échange mais le temps nous est compté, je rejoins la position d’Ecgberht.
Les Ealdorman se regardent complices. Æthelweard n’est pas un sot il sait qu’une bataille gagnée n’est pas une fin en soi. Il faut bouger. Alors son regard se tourne vers Ragnar. Il l’observe d’une manière fugace, à la dérobée. Quelque chose en lui tressaille, serait-ce de la peur ? C’est un peu comme s’il contemplait les étoiles au cœur de la nuit. Ce barbare abrite un mystère. Il serait trop dangereux de prendre son temps, d’attendre, de tergiverser. Les barbares sont furieux, animés d’une animalité destructrice, ils ne calculent pas cela les rend dangereux. Il prend sa décision.
- C’est d’accord !
La suite est on ne peut plus simple. Les hommes valides se regroupent se comptent, se restaurent, se nettoient comme ils peuvent, se réorganisent et en début d’après-midi, après avoir pris un peu de repos partent vers Westminster. Quelques heures de marche avant le prochain campement et si tout se passe bien ils seront rendus le surlendemain. Seul Ceolwulf prend le temps d’enterrer avec quelques hommes son frère Cenwulf. Sur le monticule de terre, un maigre tumulus de pierre, une croix plantée et une épée rouge posée. C’est tout ce qu’il reste du grand guerrier qu’était Cenwulf. C’est tout ! Un tas de cailloux qui aura disparu dans peu de temps. Une minute, un siècle ou mille ans c’est la même chose. Voilà, les hommes sont partis mais la nature est toujours là. Est-ce que les choses existent s’il n’y a pas de témoin ? Est-ce que le souffle du vent s’entend s’il n’y a personne pour l’écouter ? Est-ce que l’air existe s’il n’y a pas de vie pour inspirer ? Est-ce que le marais a une odeur s’il n’y a personne pour s’en repaitre ? Est-ce que le monde, les planètes, les étoiles, toutes les parcelles de l’Univers sont réelles si personne ne peut les contempler ? Est que Dieu existe s’il n’y a personne pour croire ? Le tumulte a cessé, le silence a peine troublé par la respiration de Njörd a repris possession du site.
Alors le sol transpire, le sol pleure des rigoles rouges. Elles entrent dans la terre, s’insinuent entre les pierres, teintent les herbes. Les buissons, les boulders éclaboussés resplendissent comme sur la toile d’un maitre surréaliste. Lentement, lentement la brume se déchire, se désagrège en découvrant sur la plaine grisâtre, froide et fumante son lot de cadavres comme un linceul qu’on retire. La vision est indescriptible et l’odeur sucrée du sang se mélange à celle des végétaux pourrissant. Les cadavres sont là pèle mêle, enchevêtrés en une copulation suintante et sinistre. Des doloires, des glaives, des haches, des dagues sont toujours fichés aux endroits où ils ont infligés des blessures où ils ont donné la mort. Il n’y a plus âme ; âme quel drôle de concept issu de l’imaginaire infantile d’Om ; plus rien qui ne vive et bientôt les charognards seront là. Ils pourront en dépit de Dieu ou grâce à lui festoyer comme bon leur semble. Comment peut-on provoquer, perpétrer et entériner pareil spectacle ? Là est le génie de l’homme et son mépris de la mort…des autres !
Pourtant dans le souffle d’une brise légère quelque chose se met à remuer. Quelque insecte ? Quelque bête sauvage ? Une main prend appui sur un corps rouge, un bras se déplie, un coude pousse, un torse se redresse. Il y a là un guerrier assis, le visage hagard, sa barbe rousse nouée en une longue tresse dégoute de sang, sur son crâne rasé et tatoué une bosse rouge et bleu témoigne de son blackout. Assommé il a échappé au massacre et surtout il a échappé à la miséricorde. Alors il regarde hébété. Habitué au spectacle de la mort il laisse néanmoins échapper un soupir. Puis, il aperçoit des oiseaux, deux corbeaux qui semblent l’épier. Jorund se relève, les corbeaux battent des ailes. Ils semblent lui faire signe. Le guerrier sait que parfois le Dieu qui donna son œil pour boire à la fontaine du savoir envoie ses émissaires Hugin et Munin. Jorund se déplace vers les volatiles qui décollent et se posent un peu plus loin. Ramassant une doloire et un bouclier angle il sait ce qu’il doit faire. Odin l’a choisi lui le fidèle, le brave. Le compagnon de Ragnar se met en chasse guidé, le croit-il ? Par les oiseaux du malheur. Quelque part des Dieux sourient, la partie n’est pas terminée. Décidément ces Oms sont réellement très amusants.
La petite troupe Angle réduite à une cinquantaine de fantassins sur six cents au départ et d’une trentaine de cavaliers sur une centaine dont dix nobles et un roi plus quatre charrois et six chevaux sans cavalier chemine, maussade malgré la victoire. Pour Æthelweard cette bataille coute cher, beaucoup trop cher.
Il a fallu seulement deux cents de ces diables du Nord accompagnés d’une vingtaine de loups pour anéantir quasiment toute sa garde. Que se passera-t-il lors d’une confrontation plus équilibrée ? Le problème est qu’ils ne craignent absolument pas la mort. Ils se jettent au combat pour mourir. Ils se jettent au combat pour rencontrer les Dieux, leur Odin ou Wotan comme il l’appelle. Leur foi est extrêmement puissante. Que puis-je faire contre cette foi inébranlable ? Pourraient-ils me faire douter ? La nuit approchant un site pour un campement sommaire est choisi. Par chance la piste longe un marais, l’eau ne manquera pas. Bien sûr avant le départ les hommes ont pris le temps de découper des quartiers de viande dans des chevaux morts évitant les Wargs dont l’aspect cruel leur évoquait quelque pestilence. Ils pourront ainsi diner copieusement trop heureux d’être en vie et de sentir le jus de viande couler dans leur gorge, de contempler demain, une fois encore le visage d’albâtre de l’aube déchirant le manteau de la nuit, juste avant que la belle Aurore ne les inonde de son éclat brillant et doré. Mais pour le moment le ciel est encore clair.
Le centre du camp abrite les trois tentes du roi, des nobles et une plus petite pour Ceolwulf qui dormira seul, ainsi que les véhicules et l'équipement précieux du train de marchandises. En face la zone de restauration. Près des limites du campement, les chevaux et l'équipement lourd, le peu qu’il en reste. Beaucoup de matériel a été perdu dans la bataille avec les vikings. Les soldats de basse classe dont une partie sont des serfs armés dorment par terre, autour d'un feu. Ceolwulf organise Les patrouilles. Celles-ci non seulement sont chargées de surveiller l'arrivée d'ennemis ou d’infiltrés, mais surtout d’empêcher la désertion. Heureusement le réapprovisionnement ne sera pas nécessaire car les vivres seront suffisantes pour atteindre Westminster. Enfin, Nott la noire chevauchant son fier coursier Hrímfaxi qui demain matin couvrira la terre de rosée avec l'écume dégouttant de son mors prend possession des lieux. L’air devient plus froid. Les hommes se tassent autour des foyers qui crépitent, lançant aux étoiles leurs étincelles chancelantes. Celles-ci sont comme les vies humaines si petites et si fragiles, insignifiantes face à l’Univers qui flamboie. Les plus chanceux ont une couverture mais d’autres de simples bâches. La fatigue devient maintenant pesante et hormis les patrouilles qui se relaient les hommes s’écroulent dans un sommeil sans rêve. Ceowulf avant de regagner sa tente se dirige vers le charroi où la cage enfermant Ragnar a été posée. Il s’approche mais curieusement il s’abstient de croiser le regard du viking.
- Tiens chien ! Voilà une couverture et tes braies. Je ne veux pas que tu meures de froid et puis le roi l’a ordonné, il te veut en vie lui aussi, mais ne t’y trompe pas tu ne reverras jamais les tiens.
Ragnar est assis en tailleur, il semble méditer, absent puis il répond :
- As-tu remarqué l’absence de la Lune ? Il fait vraiment très noir. La noirceur est propice aux plus doux rêves ou aux plus noirs cauchemars. Audhumla la nourricière, nous regardera dormir. Je te souhaite un bon sommeil Vaillant chevalier.
Ceolwulf ignorant les paroles du roi serpent se détourne. Il est mal à l’aise en présence du viking, ses yeux, ses yeux, la mort y nage, elle est son amie. Il lui faut reprendre des forces, il lui faut dormir. Ce viking n’est qu’un homme après tout. Bientôt ce sera son moment. Le roi l’a promis !
Le noir est très profond en cette nuit favorisé par la présence de nuages épars. Parfois on aperçoit la brasillante Audhumla. La vache céleste née de la glace et de l’Aurore du temps, celle qui, grâce à ses rivières de lait nourrit Ymir le premier être vivant. Celui-là même enfin qui permit la venue des Ases et du grand Odin père de Ragnar et de tous les vikings. Les hommes exténués soufflent en cadence certains bruyamment, ronflant, d’autres en silence et même la garde semble assoupie, tous s’entrainent à l’exercice de la mort. Rien, il n’y a plus rien. Ceolwulf est un des derniers à regagner sa tente, s’assurant que le campement est sécurisé. Il remarque alors une pierre posée sur un pan du tissu à son entrée. Il va pour la ramasser et la jeter puis il remarque que celle-ci est gravée de signes qu’il ne connait pas. Quatre traits étranges comme des flèches ou plutôt des harpons barrés de plusieurs traits horizontaux. Est-ce message ? Qui a déposé cette pierre ? Cherchant une explication il contemple un moment ce dessin et se sent pris de langueur. Il baille bruyamment laisse tomber la pierre. Heureusement que plus tôt il s’est débarrassé de son armure car à peine entré dans sa tente, ses genoux fléchissent. S’affalant de tout son long, il part pour une contrée étrange et mystérieuse, la contrée des rêves, celle où tout est possible, celle où tout peut arriver.
Dors Ceolwulf, dors, le chagrin est ton lot. Ton frère chéri n’est plus. Ton double, ton autre toi, ta seconde vie a disparu. Il ne t’en reste plus qu’une, il faut la chérir, la préserver.